Dans les eaux cristallines de la mer Rouge, au large des côtes égyptiennes, les grands dauphins entretiennent une relation fascinante avec les récifs coralliens. Les plongeurs observent régulièrement ces mammifères marins se frotter le visage et le corps contre des coraux et éponges spécifiques, formant même des files d'attente ordonnées pour y accéder.
"C'est exhilarant de découvrir ce comportement pour la première fois", témoigne Angela Ziltener, biologiste de la faune à l'Université de Zurich, qui étudie ces dauphins depuis plus d'une décennie. Intriguée, elle s'est interrogée : plaisir simple ou bénéfice plus profond ?
Pour élucider ce mystère, Ziltener et son équipe ont analysé des échantillons de tissus d'invertébrés. Ils ont identifié 17 composés chimiques bioactifs, potentiellement bénéfiques pour les cellules et tissus vivants. Ces résultats, publiés le 19 mai dans iScience, suggèrent que ces frottements aident les dauphins à maintenir une peau saine et à lutter contre les infections.
"Nous avons détecté des composés puissamment actifs", explique Gertrud Morlock, chimiste analytique à l'Université Justus Liebig de Giessen et co-auteure de l'étude. Ces substances agissent comme des crèmes antibactériennes appliquées sur la peau humaine.
Des observations similaires ont été rapportées aux Bahamas et en Floride. L'étude porte sur 360 grands dauphins indo-pacifiques du nord de la mer Rouge. Les chercheurs ont noté des patterns : les veaux de moins d'un an observent les adultes ; les frottements surviennent uniquement en eaux calmes, sans perturbations comme les bateaux. "Ils doivent être détendus", précise Ziltener.
Les dauphins forment des queues organisées, se relayant pour glisser contre coraux gorgones mous ramifiés, coraux cuirés durs ou éponges ciblées. Ils frottent plusieurs parties du corps ou ciblent une zone précise avec force. Parfois, ils arrachent un corail cuir, le mâchonnent brièvement, libérant des substances colorées qui tachent leur tête et museau.
Les analyses révèlent des propriétés antibactériennes chez de nombreuses molécules, et certaines mimiquent l'œstrogène, favorisant hydratation et fermeté cutanée chez l'humain.
Malgré ces indices, Ziltener tempère : "Cette étude montre un lien, mais pas une preuve formelle d'automédication." Des échantillons de peau de dauphins offriraient plus de certitudes, mais l'équipe privilégie une approche non invasive. Des observations futures exploreront variations par âge, sexe et zones corporelles ciblées.
Ces découvertes soulignent l'importance de préserver les écosystèmes récifaux vulnérables. "Les récifs coralliens regorgent de secrets à percer", conclut Ziltener.
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