Nous ne pouvons ignorer les facteurs biologiques pour comprendre la violence, affirme le neurocriminologue Adrian Raine. « Le comportement violent est un puzzle biosocial, avec le cerveau au centre. »

Enquêter sur les bases biologiques du crime était longtemps tabou, mais les mentalités évoluent. Une perspective biologique sur le comportement humain n'est plus controversée, se félicite Adrian Raine, professeur à l'Université de Pennsylvanie. « Nous ne pouvons ignorer les facteurs biologiques si nous voulons comprendre la violence. Le comportement violent est un puzzle biosocial, avec le cerveau en son centre. »
Son livre The Anatomy of Violence, publié en néerlandais sous le titre The Violent Brain, dormait dans un tiroir depuis quinze ans. Aucun éditeur n'osait le publier. Aujourd'hui, cette synthèse de 35 années de recherche sur les racines biologiques du crime et de la violence pourrait devenir un best-seller.
Mais Raine vise plus loin : informer le public et explorer les implications pratiques en neurocriminologie. Quelles conséquences pour le traitement, le droit pénal et les politiques sociales ? Comment réduire la violence et la souffrance ? La biologie n'implique pas la fatalité : souvent, les facteurs environnementaux forgent la base neuronale du comportement antisocial, et un environnement favorable peut atténuer les vulnérabilités biologiques.
Votre recherche a longtemps été sensible. Vous avez même émigré aux États-Unis à cause du tabou en Grande-Bretagne.
Oui, et aux États-Unis, il y avait plus de cas à étudier. Jusqu'aux années 1990, la biologie de la violence était vue comme déterministe, voire raciste. On privilégiait les causes sociales : quartiers pauvres, alcoolisme, maltraitance. Mais les scanners cérébraux de meurtriers ont révélé la biologie de la violence pour la première fois.
« La recherche biologique peut être abusée, mais la recherche sociologique aussi. »
L'histoire abusive de la biologie, comme la stérilisation des personnes à faible QI, alimente les craintes d'un retour à l'eugénisme. Pourtant, des politiques carcérales actuelles – perpétuité sans libération conditionnelle limitant la reproduction – relèvent d'un eugénisme social. Il faut discuter ouvertement des risques, sans rejeter la recherche.
Que savons-nous de l'anatomie de la violence ?
Les graines du mal se sèment tôt. L'hérédité compte pour environ 50 % de la variance du comportement antisocial, selon plus de 200 études sur jumeaux et adoptions. L'autre moitié relève de l'environnement, surtout prénatal et postnatal précoce, qui impacte le cerveau en développement. Les toxines prénatales sont nocives : enfants de mères fumeuses ont 2-3 fois plus de risques de criminalité violente ; un verre d'alcool par semaine augmente l'agressivité de 30 %. Le syndrome d'alcoolisation fœtale multiplie par 19 les condamnations adultes. Le plomb, neurotoxique, affecte le cortex frontal et explique 91 % des variations de crimes violents aux États-Unis.
Autres facteurs : malnutrition (fer, zinc, oméga-3), maltraitance, négligence. Le stress chronique perturbe le système de réponse au stress, altérant la croissance cérébrale. Ces processus interagissent avec la vulnérabilité génétique.
Comment cela opère au niveau génétique ?
Les gènes codent protéines et enzymes influençant neurotransmetteurs. La variante courte du gène de transport de la sérotonine est liée à la violence impulsive : faible sérotonine rend réactif aux stimuli émotionnels. Le cerveau des tueurs montre un cortex préfrontal réduit de 11 % en neurones et fonctionnement, « ange gardien » du contrôle des impulsions.
Les causes sont-elles purement génétiques ?
Pas forcément : structure et fonction préfrontales sont héréditaires, mais l'environnement compte. Secouer un bébé endommage le cortex frontal ; complications périnatales (hypoxie) prédisposent à la violence.
Le bagage génétique peut-il être insurmontable ?
Oui, parfois. Chez des enfants de familles stables mais problématiques dès la naissance, suspectez la biologie. Nos scanners montrent plus de dommages préfrontaux chez les tueurs de milieux aisés, où l'environnement n'explique pas tout. Des mères aimantes écrivent, impuissantes.
Naît-on violent ?
Pas de destin absolu, mais risques cumulés élevés : complications naissance + négligence triplent le crime violent 20 ans après. Pauvreté via malnutrition ou plomb. Pourtant, facteurs protecteurs (parents aimants) sauvent : Raine lui-même cumule risques sans devenir criminel.
Quid des tueurs en série ?
Comparaison impulsifs (dommages préfrontaux) vs prédatores (bon contrôle préfrontal, activation limbique accrue). Randy Kraft, scanné, planifiait froidement. Psychopathes ont amygdale réduite de 18 %, altérant culpabilité et morale.
« Certaines personnes cumulent tous les risques sans devenir antisociales. Prenons-moi comme exemple. »
Pourquoi tuent-ils ?
Excitation physiologique faible (fréquence cardiaque basse) pousse à des stimuli extrêmes.
Votre recherche questionne responsabilité et punition.
Beaucoup de violents subissent facteurs non choisis (alcool maternel, lésions). Traiter différemment ceux à risques élevés ? Le libre arbitre varie avec le préfrontal.
Scanners en justice aux États-Unis.
Oui, pour arguer manque de maîtrise. Pas une « excuse cérébrale », mais réalité : libre arbitre limité tôt.
Que faire ?
Protéger société sans libérer. Approche biomédicale : traiter comme dépression, causes biosociales. Nutrition (oméga-3 réduit agressivité en prison), mindfulness, TCC, médicaments personnalisés. Prévention : interventions précoces prénatales.
Détention préventive ?
Option si prédiction 70 % précise, avec traitement humain. Équilibre droits vs sécurité sociétale, débat neuro-éthique majeur.
Adrian Raine, professeur de neurocriminologie à l'Université de Pennsylvanie, étudie depuis 35 ans les causes neurobiologiques et biosociales de la violence. Auteur de The Anatomy of Violence (The Violent Brain, Balans).