Éviter les situations effrayantes ne résout rien. Au contraire, les enfants souffrant de troubles anxieux les surmontent en les affrontant activement.
Quand j'ai rencontré Julia pour la première fois, j'ai été frappé par l'enfant la plus craintive et la plus triste que j'aie jamais vue. Âgée de 12 ans, elle avait abandonné l'école et sortait rarement de chez elle. Elle observait le monde avec des yeux emplis de terreur. Sa voix n'était qu'un murmure fragile, entrecoupé de bégaiements.
Julia vivait dans la hantise que quiconque la voie et détecte instantanément son anomalie. Lorsqu'elle osait enfin sortir, elle entrouvrait la porte et scrutait le couloir de l'immeuble. À la vue d'un voisin, elle refermait précipitamment et attendait. Visiter des amis ou entrer dans un magasin lui était impensable. Elle menait une existence recluse qui la désespérait.
Si Julia sortait, quelqu'un pourrait la voir. Cette idée la terrifiait au point de la plonger en panique totale.
Julia souffrait de phobie sociale : elle se sentait constamment scrutée et jugée. Elle n'est pas un cas isolé. En Flandre, un habitant sur huit est atteint d'un trouble anxieux, de l'anxiété de séparation chez les tout-petits à l'anxiété sociale à l'adolescence, en passant par la claustrophobie ou les troubles paniques.
La thérapie verbale fut inefficace pour Julia. Son thérapeute lui avait conseillé de ne pas retourner à l'école en attendant de déceler la cause profonde de ses peurs. Pourtant, plus un enfant s'isole, plus le retour à la normale s'avère ardu.
Julia méritait une approche radicalement différente. Plutôt que de traquer les origines de la peur, je me concentre sur ses conséquences. J'applique la thérapie cognitivo-comportementale (TCC), validée par de nombreuses études scientifiques.
Les psychothérapies traditionnelles imputent les troubles anxieux à des traumatismes infantiles enfouis, comme un échec à l'apprentissage de la propreté. La TCC, elle, identifie des facteurs génétiques et des schémas de pensée et de comportement appris.
La TCC vise à déconstruire ces habitudes néfastes. En modifiant nos pensées déformées, nous améliorons notre humeur. Mieux : en reconnaissant que certains comportements alimentent les émotions négatives, nous les atténuons par des changements concrets.
Plus de 20 ans de recherches confirment la supériorité de la TCC pour réduire les symptômes anxieux sévères. Protéger excessivement l'enfant des situations anxiogènes aggrave paradoxalement le trouble.
Le traitement débute par une distanciation : l'enfant personnifie sa peur en un "bourreau" mental ("la sorcière", "la brute", "M. Murmure"). Les parents valident ce fantasme. Nous apprenons à l'enfant à défier ce bourreau, instillant l'idée qu'il peut le dompter.
Nous cartographions ensuite l'impact du trouble sur la vie quotidienne. Pour Julia, la peur l'avait privée de joies : jeux, dîners, violon, promenades. Un schéma illustrait cela :
Peur
Peur de la peur
Évitement des situations potentiellement effrayantes
Dépression
À 10 ans, Julia avait amis, hobbies et sommeil réparateur. Un an plus tard, solitude et insomnie. Sa "peur de la peur" – panique à l'idée d'être vue – engendrait sa détresse.
La TCC expose progressivement à la source de peur, réduisant son intensité. On élabore une "hiérarchie des peurs" : défis gradués. L'enfant nuance : pas "tout ou rien", mais degrés. Exemple pour une peur de contamination : noter de 1 à 10 l'effroi de toucher une poignée du bout du doigt vs. l'ouvrir complètement.
On expose à la peur minimale, avec soutien jusqu'à extinction. Pour Julia, une collègue inconnue vint au cabinet : Julia posa des questions préparées. Puis, feedback : contact visuel ? Nervosité perçue ? Cela visait son cœur de peur : le jugement d'autrui.
Prochaine étape : interpeller des passants dans le hall ("Quel est votre restaurant préféré ?"), suivi de retours. Pour intensifier, répéter la question pour gêner. Puis, perruques extravagantes : d'abord sur moi, Julia questionnant ; ensuite sur elle. Enfin, commande de cafés en perruques au Starbucks.
Les parents encouragent les tâches domestiques et déconstruisent leurs propres réflexes protecteurs. Au lieu de dire "Je le fais pour toi", ils challengent gentiment : "Pourquoi pas ? Tes jambes ne marchent plus ?" Progressivement : ouvrir la porte, avancer un peu.
Trois premières semaines : 3-5 séances hebdomadaires de 2h pour restaurer confiance et sorties. Dès amélioration, devoirs : amis à domicile, puis sorties (dîner, cinéma). Contraire à l'approche précédente : isolement en quête de causes.
Après 6 semaines intensives, Julia rayonnait. Passage à une séance/semaine. À l'automne, rentrée scolaire réussie : amitiés, athlétisme, chorale. Lors d'un show talent de son ancienne école, elle remplaça un chanteur et brilla sur une chanson d'Adele devant une salle comble. "Le temps file quand on n'a plus peur de tout."
Julia est un pseudonyme.