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La femme narcissique : un narcissisme souvent vulnérable et méconnu

Le narcissique typique est souvent un homme pharisien, impitoyable et charismatique. Pourtant, existe une forme de narcissisme plus "féminine", fréquemment sous-estimée.

Cet article est paru dans Eos Psyche&Brain début 2021.

Elle l'avait réussi. À 31 ans, Elizabeth Holmes (photo ci-dessus) était l'une des plus jeunes milliardaires autodidactes au monde. Elle a fait la une de magazines comme Forbes et Fortune, et Time l'a classée parmi les 100 personnes les plus influentes. Le monde attendait depuis longtemps une entrepreneuse puissante capable de rivaliser avec Bill Gates, Elon Musk ou le regretté Steve Jobs, son modèle absolu. Elle adoptait même son style iconique : le pull noir à col roulé.

L'histoire d'Holmes fascine non seulement par l'audace de sa supercherie, mais aussi parce qu'elle est une femme.

Son idée semblait révolutionnaire, à l'image de l'iPhone : un système d'analyse capable de réaliser de multiples tests sur une simple goutte de sang, détectant virus, anticorps, cancers et plus de 100 maladies en quelques minutes.

Pour concrétiser ce projet, Holmes abandonne ses études de génie chimique à Stanford et fonde Theranos. Grâce à son assurance, son charisme et ses grands yeux bleus, elle séduit investisseurs de renom : Rupert Murdoch, Betsy DeVos, Henry Kissinger et bien d'autres, qui injectent des millions.

Mais le test sanguin Theranos, censé transformer le diagnostic médical, n'a jamais fonctionné. Pendant des années, Holmes a délibérément trompé tout le monde avec un appareil défectueux fournissant de faux résultats aux patients.

La supercherie éclate en 2015 grâce à des employés alertant la presse. Holmes semblait prête à tout pour être vue comme un prodige, au mépris des victimes de son ego démesuré. Experts en psychologie suspectent un narcissisme profond. Son statut de femme amplifie le scandale.

Les atouts du narcissisme

Freud décrivait les femmes comme vaniteuses, mais le narcissisme est aujourd'hui associé aux hommes : Donald Trump, Kanye West, Cristiano Ronaldo en sont des exemples flagrants.

Tous les arrogants ne sont pas pathologiques. Le narcissisme est un trait distribué normalement dans la population, comme la taille ou l'intelligence. Un questionnaire courant mesure : revendication d'autorité ("Je suis un leader né"), auto-glorification ("J'aime être au centre de l'attention") et exploitation ("Je manipule facilement les autres").

Les narcissiques charment, impressionnent et réussissent souvent professionnellement.

Une dose modérée de narcissisme booste la réussite. Seuls les cas extrêmes perturbant autrui ou soi-même relèvent du trouble narcissique : 1 homme sur 12, 1 femme sur 20.

Estime de soi fragile

Les narcissiques ne se sentent pas toujours supérieurs. Leur estime fluctue selon la validation externe. Crises (échec, divorce) peuvent mener à des idées suicidaires.

Le DSM décrit un syndrome, mais des recherches récentes distinguent narcissisme grandiose (DSM) et vulnérable.

Les vulnérables se voient spéciaux mais n'osent réclamer admiration, craignant critique et honte. Ils paraissent anxieux, déprimés, non agressifs.

"Ils fantasment la grandeur mais la taisent par peur du rejet", explique le psychiatre Claas-Hinrich Lammers (Asklepios Klinik Nord, Hambourg).

Deux profils distincts

Grandiose : confiants, extravertis, peu altruistes. Vulnérables : introvertis, névrosés, insatisfaits.

Narcissisme vulnérable, plus fréquent chez les femmes : fantasmes grandioses masqués par anxiété et dépression.

"Ce ne sont pas deux faces d'une même pièce, mais des types indépendants", précise Lammers. Les deux partagent égoïsme et exigences élevées.

Les femmes penchent vers le vulnérable, lié à faible estime de soi (Astrid Schütz, Université de Bamberg ; Katharina Geukes, Université de Münster).

Une méta-analyse de 2015 (300 études) confirme : hommes plus narcissiques (exploitation, leadership), femmes rattrapent en vulnérable.

Homme et femme typiques

"Les moyennes masquent exceptions, comme Holmes, charismatique mais manipulatrice", note Emily Grijalva. Société tolère plus l'arrogance masculine.

Geukes : différences minimes, stables avec l'âge.

Diagnostic influencé par genre : homme = narcissique, femme = borderline ou histrionique.

Étude 2001 (23 000 personnes, 26 pays) : femmes plus agréables/anxieuses, hommes extravertis/persistants. Confirmé chez enfants de 3 ans (Jeffrey Gagne).

Enfance et héritage

Névrosisme féminin favorise vulnérable. Génetique : jusqu'à 50% héréditaire (Lammers). Environnement : indulgence parentale pour grandiose, incohérence pour vulnérable.

Stéréotypes biaisent diagnostics : Anna = histrionique, Paul = narcissique. Histrionique : théâtral, égocentrique.

Attraction extrême

Frontières floues entre troubles. Borderline (feminisé) : fluctuations intenses ; sous-diagnostiqué chez hommes (Schütz).

Narcissisme féminin : auto-admiration + rabaissement (Michael Grosz). Hommes dévalorisent plus, sauf attractivité (égale).

Holmes nie toujours, plaide trouble mental. Procès en mars : jusqu'à 20 ans de prison. []