Photographie de Peter Duesberg par Timothy Archibald ; avec l'aimable autorisation de Ruhong Li.
On pourrait penser que Peter Duesberg a tiré une leçon de ses controverses passées. En 1987, ce virologue de l'Université de Californie à Berkeley a affirmé que le SIDA résultait non du virus VIH, mais de la consommation de drogues récréatives. Il avait même proposé de s'injecter le virus pour le prouver. « Cette théorie radicale n'a pas aidé ma carrière », reconnaît-il aujourd'hui. Les subventions ont tari et les doctorants ont déserté son laboratoire.
Pourtant, rien n'a découragé Duesberg de remettre en question les paradigmes dominants. Il s'attaque désormais à l'une des hypothèses fondamentales de la recherche sur le cancer : les tumeurs mortelles naîtraient de mutations dans une poignée de gènes.
En janvier, Duesberg a organisé une conférence scientifique à Berkeley pour débattre d'une théorie alternative. Selon lui, ce ne sont pas des gènes défectueux qui causent le cancer, mais des chromosomes anormaux. Si cette idée est validée, elle pourrait transformer le dépistage du cancer et permettre une détection plus précoce des tumeurs.
Une cellule humaine normale compte 46 chromosomes. La plupart des cellules tumorales en possèdent le double ou le triple, certains étant absents ou mutilés. Cette anomalie, appelée aneuploïdie, a été liée au cancer dès 1914, mais écartée au profit des oncogènes – des gènes favorisant la prolifération tumorale. Selon la théorie génétique dominante, une mutation de quelques oncogènes suffit à déclencher une division cellulaire incontrôlée. Pourtant, ce n'est pas toujours le cas. Des souris génétiquement modifiées surchargées d'oncogènes restent rarement tumorales, observe Duesberg. « Si la théorie des mutations était exacte, ces souris seraient de véritables boulettes de viande. » De plus, les cellules d'une même tumeur ne portent pas toujours les mêmes mutations génétiques.
Pour combler ces lacunes du dogme dominant, Duesberg propose cette explication : un cancérigène, comme la fumée de tabac, induit la production de cellules filles aux chromosomes malformés. Un seul chromosome abritant des milliers de gènes, ce remaniement chromosomique génère un chaos génétique généralisé. Des années ou décennies plus tard, une combinaison létale de gènes mutés émerge.
Bien que moins radicale que sa théorie du SIDA – à laquelle il adhère toujours –, l'hypothèse de Duesberg suscite le scepticisme. Pour beaucoup, l'aneuploïdie n'est qu'un effet secondaire du cancer. Robert Weinberg, expert du cancer du sein au Whitehead Institute (Massachusetts), indique avoir créé des cellules tumorales à chromosomes normaux. « Il ignore ces données », affirme-t-il.
Même si sa théorie est infirmée, Duesberg stimule le débat scientifique. « Ses idées sur le SIDA étaient excentriques, mais il n'est pas idiot », note Christoph Lengauer, chercheur au Johns Hopkins. « Il enrichit la discussion. »