À la fin du XIXe et au début du XXe siècle, des anarchistes français, russes et surtout italiens ont multiplié les tentatives d'assassinat contre têtes couronnées et présidents. Eos Mémo relate l'histoire de Gennaro Rubino, qui prépara une attaque contre Léopold II.

Fin XIXe-début XXe siècle : vague d'attentats anarchistes
Le 15 novembre 1902, le roi des Belges Léopold II assiste à une messe commémorative en l'honneur de sa mère Marie-Louise et de son épouse Marie-Henriette, dans la cathédrale Saints-Michel-et-Gudule à Bruxelles. Gennaro Rubino, Italien de 43 ans originaire des Pouilles et se revendiquant anarchiste, est aussi présent. Il envisage de tirer sur le roi dans la cathédrale, mais renonce par crainte de la foule. Il se positionne alors en deuxième rangée des spectateurs rue de la Régence, attendant le passage des voitures royales vers le palais.
Léopold II occupe la première voiture avec le comte de Flandre et le prince Albert ; la comtesse de Flandre et les princesses Elisabeth et Clémentine suivent dans la seconde. Rubino affirme plus tard que son revolver s'est accroché à la doublure de sa veste lors du passage de la première. Quoi qu'il en soit, il tire sur la troisième voiture, occupée par le comte Jean d'Oultremont et le baron Wyckerlooth de Rooyesteyn. Il crie : « Vive la révolution sociale et vive l'anarchie ! » Trois balles sont tirées, brisant une vitre, sans blesser quiconque. Léopold II est déjà loin.
L'attaque, mal préparée, tourne au fiasco pathétique. La foule, furieuse, menace de lyncher l'assaillant. La police intervient pour le sauver et l'emmène en taxi, attaqué par des citoyens indignés.
La presse royaliste exagère pourtant la fureur populaire. Léopold II n'était guère aimé de son peuple, et sa maîtresse Caroline Lacroix (baronne de Vaughan), témoin des faits, déplore l'apathie des badauds. Une semaine plus tard, des parlementaires belges rendent visite au roi pour exprimer leur indignation. Léopold II répond paternaliste : « Ce sont des temps troublés. Il y a des chauffeurs au travail qui essaient d'entraîner les gens et veulent perturber l'ordre garanti par nos libertés publiques. Car au-delà de l'ordre, il n'y a que l'arbitraire, et chacun sait que l'arbitraire conduit inévitablement au despotisme. » Ironie du sort pour ce roi accusé d'arbitraire au Congo.
En cellule, Rubino regrette de ne pas avoir tué le roi, qualifiant rois et clergé d'ennemis du peuple, et menace de se suicider – sans passer à l'acte. Jugé en janvier 1903, défendu par l'avocat socialiste Émile Royer, il est condamné à la prison à vie malgré l'absence de victimes. Isolé totalement, il sombre dans la folie et meurt le 14 mars 1918 à la prison de Louvain, probablement de la grippe espagnole.
Base alternative à Londres
Gennaro Rubino naît en 1859 à Bitonto, près de Bari. Orphelin de mère à onze mois, fils de maréchal-ferrant libre-penseur, il abandonne ses études d'ingénieur faute de moyens. Engagé dans l'armée, sa rébellion et ses écrits républicains lui valent cinq ans de travaux forcés. Libéré, il se marie, devient comptable, mais est condamné pour escroquerie (qu'il nie).
Exilé au nord de l'Italie, arrêté lors d'une émeute à Milan en 1898, il fuit en Écosse puis à Londres, où il épouse Emily Alderton et a un enfant dans la misère. Il fréquente les anarchistes italiens exilés, nombreux en Grande-Bretagne, refuge des persécutés continentaux.
Voyage à Bruxelles
Les services italiens surveillent ces milieux via des informateurs comme Ettore Prina. Rubino est recruté comme espion payé, mais dénoncé en 1902. Pour se racheter, il vise d'abord Edward VII (trop populaire), puis Léopold II, symbole d'oppression congolaise et de scandales personnels.
Financé par Prina pour son revolver et son voyage, Rubino ignore la Belgique. Était-il un vrai anarchiste ou un provocateur ?
Pour de nombreux anarchistes, Léopold II était une cible idéale : responsable du régime sanglant au Congo.
Pas des paroles, mais des actes
L'anarchisme individuel prône la « propagande par le fait » (Bakounine), via attentats contre tyrans. Londres abrite théoriciens (Malatesta, Merlino) et acteurs italiens.
Série d'attentats : Orsini contre Napoléon III (1858) ; Hödél contre Guillaume Ier (1878) ; tsar Alexandre II tué (1881) ; Vaillant et Henry en France (1893-1894) ; Italiens comme Caserio (Carnot, 1894), Angiolillo (Cánovas, 1897), Lucheni (Sissi, 1898), Bresci (Umberto Ier, 1900).
Les anarchistes assassins reçoivent souvent un soutien populaire, au-delà de leurs cercles.
Ces actes inspirent, avec statues comme celle de Bresci à Carrare. La vague s'apaise après 1914, mais resurgit plus tard.
En savoir plus : Rubino. L’attentat contre Léopold II, Anne Morelli, éd. Epo, 16,50 €.
Cet article a déjà été publié dans Eos Mémo, le magazine d’histoire d’Eos. Voir le contenu du dernier numéro ici. Vous souhaitez rester informé de l’actualité historique ? Abonnez-vous à la newsletter bimensuelle Eos Mémo.
