Le 2 janvier 1968, Christiaan Barnard révolutionne la médecine avec sa seconde greffe cardiaque. Cinquante ans plus tard, le chirurgien cardiaque belge Hugo Vanermen analyse cette opération historique : « Barnard nous a tous enseigné une leçon magistrale et nous a mis le nez dedans. »
1968 marque les esprits : soulèvement étudiant à Paris, escalade de la guerre du Vietnam, assassinats de Bobby Kennedy et Martin Luther King. Mais l'année est aussi riche en avancées scientifiques, notamment en médecine avec les exploits de janvier.
Quand une opération chirurgicale est-elle un succès ? Quand une première médicale devient-elle un jalon historique ? Suffit-il d'une prouesse technique audacieuse, ou faut-il offrir au patient une vie prolongée et de qualité ?
Ces questions agitent fin 1967. Le chirurgien sud-africain Christiaan Barnard semble réaliser l'impossible à l'hôpital Groote Schuur du Cap. Quatre ans plus tôt, l'Américain James D. Hardy avait tenté une greffe avec un cœur de chimpanzé : le patient décède en une heure sans reprendre conscience. Barnard va plus loin.
La course à la greffe cardiaque rivalise avec celle des voyages spatiaux : qui posera le premier le pied sur la Lune, et qui greffera le premier un cœur humain viable ?
Le 3 décembre 1967, Barnard greffe le premier cœur humain à Louis Washkansky, qui survit 18 jours avant une pneumonie fatale due aux immunosuppresseurs. Les détracteurs accusent ces médicaments d'avoir anéanti ses défenses immunitaires.
Barnard défend son succès toute sa vie : « Le cœur greffé a fonctionné seul pendant 18 jours, sans assistance électrique. » Il avait promis 80 % de chances de réussite.

À la campagne, un adolescent de 18 ans dévore la nouvelle : Hugo Vanermen. « Mon père, pharmacien frustré de ne pas être médecin, m'a inspiré. À 12 ans, je visais déjà la chirurgie cardiaque. J'apprends la greffe de Barnard en camp scout ardennais : cela booste mon ambition, même si je saisis mal l'enjeu. »
Barnard, conscient des critiques, opère vite. Le 2 janvier 1968, Philip Blaiberg, dentiste de 59 ans, reçoit un nouveau cœur. Le monde retient son souffle, Barnard transcendant le cadre médical.
Cheveux bronzés ondulés, athlétique, charismatique, élégant : il évoque un Kennedy ou James Bond au scalpel, star des médias.
Bronzé, tonique, impeccablement vêtu : Barnard est James Bond avec un scalpel.
À 45 ans, marié à une infirmière, son mariage capote vite. Il épouse une millionnaire de 19 ans, puis un mannequin de 38 ans sa cadette. Il forge sa légende, éclipsant d'autres pionniers.
Seuls Adrian Kantrowitz, Norman Shumway et Richard Lower attirent l'attention académique. Comme dans la conquête spatiale, c'est une course effrénée.
« Shumway fut le mentor de Barnard à Stanford, pionnier en ingénierie et immunologie, » note Vanermen. « Barnard rentre précipitamment greffer. L'Afrique du Sud offrait moins de freins éthiques et légaux. Il devance Shumway, amer de ce manque de respect. »

« Les progrès exigent du courage, » ajoute Vanermen. « Shumway avançait prudemment ; Barnard osa. Il savait les défis immunologiques mais créa des observations inédites cruciales. Il avait la technique requise. »
Les médias couvrent l'événement comme un sport. Barnard triomphe : Blaiberg survit 594 jours, publie un best-seller glorifiant le chirurgien.
« Réparer les valves cardiaques est plus ardu que remplacer l'organe entier. »
Un an après, photos truquées le montrent nageant. Barnard fanfaronne : « Regardez le patient ! » Arrogance ou promotion ? Dans American Journal of Cardiology, il vante une « mortalité directe nulle » – le patient ne meurt pas sur la table. Blaiberg succombe pourtant à des complications.
Clive Haupt, donneur de Blaiberg, intrigue. Raymond Hoffenberg dénonce la mise en scène médiatique et des pratiques douteuses : Blaiberg ne marchait pas seul ; Haupt déclaré mort prématurément ?
« Fin août 2001, Barnard visita Alost, observa mes opérations endoscopiques et dîna avec moi. »
The Nation titre The Heart Market : avec la ruée aux greffes, redéfinir la mort devient urgent.
« La 'mort cérébrale' a suscité débats, » précise Vanermen. « Un EEG plat signifie mort, même si le cœur bat sous assistance. »
Contexte sud-africain : apartheid au zénith, greffe comme vitrine. Mais Haupt est coloured. Le régime minimise : « Le cœur est une pompe sans race. » Ironie soulignée par Ebony : le cœur noir vit les privilèges blancs refusés à son donneur.

La greffe de Blaiberg déclenche une vague : 100 en 1968, mais bilan sombre en 1971 (27 survivants sur 178).
« Ma première greffe : 7 septembre 1988, patient vit 14 ans, » raconte Vanermen. « Grâce aux avancées, dont celles de Georges Primo. J'en fis trois en un week-end ! Techniquement, remplacer un cœur est plus simple que réparer ses valves. À Alost, 309 greffes, dont 65 par moi. Moins de donneurs aujourd'hui grâce à la sécurité routière. »
« Le progrès naît du courage d'oser. »
Barnard greffe dix cœurs (1967-1973), certains survivant 23 ans. Vanermen le rencontre : conférencier parisien, puis à Alost en 2001. « Jovial, curieux malgré l'âge. Mort deux jours après à Chypre. »
« Étape majeure, respect total, » conclut Vanermen (ex-UZ Brussel, Paris, Rome). « Barnard innova, charismatique et audacieux. Il redéfinit la médecine. »