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Isotopes osseux : les 'miettes atomiques' qui révèlent la vie et les migrations de nos ancêtres

L'environnement des peuples anciens laisse des traces chimiques dans leurs os. Ces "marqueurs isotopiques" fournissent des informations précieuses sur l'alimentation, le cadre de vie et la mobilité de nos lointains ancêtres.

Christophe Snoeck, chercheur à la VUB, ingénieur chimiste formé à l'ULB et doctorant en archéologie à l'Université d'Oxford, innove en croisant chimie et archéologie. Il analyse la composition isotopique des restes humains et animaux pour relier l'homme à son climat et son environnement géologique.

Nous privilégions désormais les os incinérés, mieux conservés que les os enterrés.

Les isotopes sont des variantes d'un même élément chimique. Snoeck cible surtout le strontium, mais aussi l'azote, le carbone et l'oxygène.

"Chaque lieu possède une signature isotopique unique, liée à ses roches géologiques", explique Snoeck. "Les êtres vivants intègrent ces isotopes via leur alimentation, les stockant dans leurs os, qui persistent après la mort. L'analyse révèle ainsi l'origine géographique de l'individu ou de l'animal."

Pour mapper ces signatures, Snoeck crée des cartes isotopiques en échantillonnant végétaux de sites peu perturbés par l'homme. "Je collecte plantes, arbustes et arbres à racines variées pour capturer les variations locales du strontium."

Isotopes osseux : les  miettes atomiques  qui révèlent la vie et les migrations de nos ancêtres

Le strontium agit comme un GPS géographique. "Un individu sédentaire porte l'empreinte de son lieu natal dans ses os. Un déménagement modifie ce signal, permettant de retracer partiellement sa biographie."

Snoeck élabore des cartes pour l'Irlande, le nord de l'Espagne, la Crète et bientôt la Belgique, en commençant par la côte.

Les os incinérés surpassent les os enterrés

Les signaux sont plus nets sur os incinérés : le strontium reste stable à la combustion, contrairement aux enterrements où le sol contamine les restes.

"Autrefois délaissés, les os brûlés se révèlent supérieurs : chimiquement stables, ils survivent des millénaires même en sols acides sablonneux, où les os enterrés disparaissent en siècles.", note Snoeck.

Les enterrés venaient du nord pour se nourrir, les incinérés du sud, pourtant inhumés ensemble à la même époque.

La Belgique regorge d'os incinérés du Néolithique à l'époque carolingienne. Dans le projet CRUMBEL (Cremations, Urns and Mobility – Dynamiques de population en Belgique ancienne, budget : 2 M€), Snoeck et une équipe interuniversitaire (VUB, ULB, UGent, KIK) les analyseront pour cartographier migrations et mobilités sur plusieurs millénaires, jusqu'à 700 apr. J.-C. – plus tard que prévu, suggérant une christianisation plus graduelle.

Les morts de l'Anneau des Géants

À Ballynahatty (Irlande du Nord), près de l'Anneau des Géants, Snoeck et Rick Schulting (Oxford) ont analysé restes d'une chambre funéraire mixte (incinérations et inhumations). Sur une limite géologique (sud : silurien ; nord : ordovicien et basaltes), les enterrés provenaient du nord, les incinérés du sud – malgré une inhumation simultanée.

Habitudes funéraires liées à l'alimentation ou au statut social ? Ces mystères persistent, mais les analyses pourraient bientôt révéler hiérarchies sociales locales.

Isotopes osseux : les  miettes atomiques  qui révèlent la vie et les migrations de nos ancêtres

Les végétaux, eux aussi marqués, servent à établir ces cartes.

Autour du totem

Snoeck et Joanna Ostapkowicz (Oxford) ont étudié bois précolombiens du Pitch Lake (Trinité) : la plupart locaux, un venu du continent sud-américain, prouvant des échanges préhistoriques.Isotopes osseux : les  miettes atomiques  qui révèlent la vie et les migrations de nos ancêtres

En Amérique du Nord, totems en bois lointain indiquent une organisation sociale pour leur transport.

Bûchers expérimentaux

Isotopes osseux : les  miettes atomiques  qui révèlent la vie et les migrations de nos ancêtres

Snoeck a validé sa méthode via bûchers expérimentaux (poulets, poissons, bovins...) à 900°C, mimant crémations anciennes. Ils confirment la stabilité du strontium malgré altérations carbone, et détectent contaminations (ex. : datation C14 faussée par bois ancien). Les os pleinement calcinés perdent matière organique, mais conservent leur signal géographique.


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