Le 18 octobre 1968, lors des Jeux olympiques de Mexico, l'Américain Bob Beamon réalise un saut en longueur à 8,90 m, une performance si extraordinaire que des spécialistes en fusées et des scientifiques en restent perplexes encore aujourd'hui.
L'image emblématique de ces Jeux reste la cérémonie du podium du 200 m, où les sprinteurs américains Tommie Smith et John Carlos, médaillés d'or et de bronze, lèvent un poing ganté de noir en signe de Black Power pour les droits civiques des Noirs aux États-Unis, fixant le sol au lieu du drapeau américain.
Dans la presse, les superlatifs fusent : «À vol d'oiseau», «Le saut dans le prochain millénaire», «Beamon défie la gravité»…
Futur journaliste sportif émérite, Ivan Sonck assiste à ces événements à la télévision depuis une caserne de Turnhout. «Ce que j'ai vu a profondément marqué le passionné d'athlétisme que j'étais déjà. L'action de Smith et Carlos forçait le respect : le courage de ces Noirs protestant sur la scène mondiale, six mois après l'assassinat de Martin Luther King, un moment extraordinaire.»
Cet épisode s'inscrit dans le contexte tumultueux de 1968, année de grands soulèvements étudiants, y compris au Mexique. À l'approche des Jeux, des manifestations massives sont réprimées violemment, culminant avec le «massacre de Tlatelolco» dix jours avant l'ouverture : 200 à 300 manifestants abattus par les forces de sécurité.
Les Jeux se déroulent néanmoins. Dick Fosbury y devient champion olympique du saut en hauteur avec 2,24 m grâce à sa technique révolutionnaire «Fosbury Flop», qui désespérera des générations d'élèves face à des professeurs zélés.
Le clou de Mexico 1968 demeure l'incroyable 8,90 m de Bob Beamon. Voici quelques chiffres soulignant son unicité :
Beamon réussit cet exploit dès son premier saut, démoralisant la concurrence. La championne en titre Lynn Davies lance : «Vous avez tué la compétition !» Ivan Sonck ajoute : «Un premier saut parfait crée un choc psychologique immense.» La presse invente même «beamonesque» pour qualifier pareille prouesse.
Demi-siècle plus tard, l'altitude de Mexico (2 240 m) est souvent invoquée : moindre résistance de l'air et gravité réduite. Ivan Sonck nuance : «J'ai vérifié : les 15 meilleurs sauteurs gagnent 20-25 cm en altitude. Appliqué à Beamon, cela reste 8,65 m, soit 32 cm au-delà de son record personnel (8,33 m).»
«L'explication la plus convaincante : une performance exceptionnelle d'un athlète exceptionnel.» Peter Wegener (décembre 1968)
Contre-arguments : le précédent record mondial (8,35 m) fut égalé à Mexico un an plus tôt par Igor Ter-Ovanesian. Le physicien Rhett Allain (2012) calcule que l'altitude n'apporte que 0,07 % sur la gravité et 7 cm sur la résistance aérienne : Beamon aurait quand même battu le record de 48 cm au niveau de la mer.
Peter Wegener, expert aérodyamique de Yale, estime le bonus altitude à 10 cm maximum. Sports Illustrated le cite : «Une excellente performance d'un athlète exceptionnel.»
Selon Rhett Allain, Beamon aurait battu le record de 48 cm au niveau de la mer.
Le record de Beamon (battu par Powell à 8,95 m au niveau de la mer) interroge les limites humaines. Ivan Sonck : «On ne reverra pas 10 m, mais Juan Miguel Echevarría (8,68 m à 19 ans au niveau de la mer) pourrait approcher les 8,95 m.» Il évoque aussi le 10 000 m : Ron Clarke pulvérise son record en 1965 ; Bekele l'améliore de 1'20" en 2005.
«L'un des cinq meilleurs moments de l'histoire de l'athlétisme, au-delà de tout soupçon», conclut Sonck. En 1968, le dopage était rudimentaire et inefficace en saut en longueur. Beamon, champion US l'année suivante, s'arrête à 23 ans, typique des athlètes universitaires amateurs de l'époque. Sonck l'a rencontré : «Un homme calme, modeste : 'Je ne pourrais plus jamais égaler ça.'»
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