Cet article est paru en 2013 dans Memo, l'ancien magazine historique d'Eos Science.
C'est un paradoxe fascinant. De nombreuses religions et philosophies, de Diogène à Jésus et Bouddha, exaltent la pauvreté auto-imposée comme une vertu suprême. Pourtant, dans l'histoire, les pauvres, vagabonds et marginaux ont été systématiquement marginalisés, expulsés et persécutés à travers le monde, vus comme des parasites vivant aux dépens des travailleurs honnêtes.
Dans son ouvrage Voyageurs, le journaliste Toon Horsten explore les colonies belges de vagabonds à Merksplas et Wortel. Karel Govaerts, du musée de la prison de Merksplas, y retrace l'évolution des attitudes envers les démunis. Initialement gérée par la communauté via la charité locale (approche ascendante), l'aide est progressivement centralisée par l'État (approche descendante) face à l'ampleur du phénomène.
Aujourd'hui, la pauvreté est souvent attribuée aux inégalités structurelles et au sous-développement économique, rendant l'échappatoire individuel quasi impossible. Au Moyen Âge, elle était vue comme un destin divin. Mais aux Lumières, les pauvres sont perçus comme paresseux, nécessitant une éthique du travail forcée. Des pénitenciers urbains émergent en Europe, imposant des travaux obligatoires, comme le Rasphuis à Gand (1772) et la maison correctionnelle de Vilvoorde (1776). Le bourgmestre de Gand, le vicomte Jean Vilain XIII, la qualifie de « peine privative de liberté éducative ».
La période française pose les bases de la loi sur le vagabondage, en vigueur jusqu'en 1993. Un décret impérial du 5 juillet 1808 autorise l'envoi des vagabonds en maisons de correction (Vilvorde, Gand) et crée des asiles à Malines, Bergen, Seraing, Bruges, Namur, Rekem, Ter Kameren et Hoogstraten. Première infraction : 3 à 6 mois ; récidive : mise à disposition du gouvernement, potentiellement à vie.

Cette répression brutale est contestée, influencée par l'utopiste socialiste Robert Owen (1771-1858). En 1799, il crée New Lanark Mills au Pays de Galles, offrant éducation gratuite, soins et garderies aux ouvriers. En 1817, il prône la fermeture des pénitenciers au profit de « villages d'unité et de coopération mutuelle » agricoles et industriels autogérés.
Le général néerlandais Johannes van den Bosch (1780-1844) fonde en 1818 la Société de Bienfaisance pour fournir du travail aux nécessiteux, avec un accent mercantile. Entre 1818 et 1825, il ouvre Frederiksoord (1818), Willemsoord (1829), Wilhelminaoord (1820), Ommerschans (1820), Wortel (1822), Veenhuizen (1823) et Merksplas (1825), dans des zones rurales isolées pour reconquérir les friches.

Initialement libres (petites fermes, éducation, assurance), les colonies deviennent mixtes face au manque de volontaires, avec des sections fermées strictes pour vagabonds et mendiants, proches des maisons de correction.
La Société essuie des critiques religieuses : abus à Ommerschans (famine, immoralité). Écrivains comme Jacob van Lennep et Isaäc da Costa dénoncent un projet diabolique défiant Dieu. Van den Bosch invite pourtant observateurs, dont le fils d'Owen, minimisant les colonies fermées.
En pratique, y sont envoyés déments, enfants et inaptes. Jannita Visscher (Stichting Participatie De Ommerschans) note plus de 5 000 morts en 70 ans à Ommerschans, dues à maladies et malnutrition.
À Wortel et Merksplas, création conflictuelle : expropriation de terres communales. Wortel compte 129 fermes (3,5 ha chacune, 636 habitants en 1829) ; Merksplas est fermée dès 1825. Plans géométriques rigoureux visent à « ordonner » la vie des exclus via l'harmonie rurale. Garnison militaire, éducation universelle, bibliothèque, liberté religieuse, mais tensions (alcool, querelles belgo-néerlandaises) et insolvabilité économique.
Après la Révolution belge, dissolution sud en 1842 ; retour au système français. Nouvelles lois (1866, 1891) : mise à disposition gouvernementale. En 1870, rachat et reconstruction de Wortel-Merksplas-Hoogstraten. Victor Besme (urbaniste bruxellois) applique principes haussmanniens : zonage fonctionnel, axe central.
Pic : 18 000 condamnations ; population de 2 793 (1890) à 6 000 (1910).
XXe siècle : refuges pour Juifs fuyant l'Allemagne, psychiatrie, prison (Merksplas dès 1930, collaborateurs post-guerre). Retour vagabonds post-1945, comme filet résiduel de l'État-providence. Hivers : accueil nourri/logé ; été : villes. Panorama (1966) les qualifie de « paradis des sans-vie ».

Loi 1891 abolie en 1993 par Laurette Onkelinx. Découverte fortuite par Willy Van den Bergh (directeur Merksplas) ; transition via « congés péni ». Quatre-vingts restent ; aujourd'hui, poignée.
Locaux sauvent sites (1995) : Het Couvent (Wortel), Red Merksplas Colony. Liste World Monuments Fund (1997) ; protection paysage précieux (1999). Gestion partagée (agriculture, forêts, prisons). Diversification : ferme pédagogique De Bonte Beestenboel.
2011 : candidature UNESCO néerlando-flamande comme paysage culturel (2018, bicentenaire Frederiksoord). Colonies belges mieux préservées.

La pauvreté persiste : 5,7 % des Belges en privation matérielle sévère. Le rêve de Van den Bosch reste un mirage.
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