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Essais cliniques de médicaments chez les enfants : un tabou nécessaire pour une pédiatrie sûre

Les enfants reçoivent souvent des médicaments testés uniquement sur des adultes, exposant ainsi à des effets secondaires ou à une efficacité réduite. Les experts plaident pour des recherches pédiatriques ciblées. « Ne pas expérimenter sur les enfants transforme le traitement en une expérience », avertit-on.

Des petits bonnets rayés émergent des couvertures. Les infirmières murmurent, tandis que les bips des moniteurs cardiaques et respiratoires dominent. Des pleurs doux jaillissent sporadiquement d'un incubateur. Au service de néonatologie de l'hôpital universitaire de Gand, les patients les plus vulnérables reçoivent des soins intensifs. Certains se remettent d'interventions cardiaques ou abdominales, d'autres sont prématurés ou en détresse respiratoire. Point commun : presque tous absorbent des médicaments insuffisamment étudiés chez l'enfant.

Pieter De Cock, pharmacien clinicien, guide la visite et conseille les médecins sur les dosages. « Pour les enfants, ces recommandations reposent sur peu de données scientifiques », explique-t-il. Membre du projet interuniversitaire SafePedrug, il œuvre pour une meilleure compréhension de la pharmacocinétique pédiatrique, visant une pédiatrie optimisée.

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Essais cliniques de médicaments chez les enfants : un tabou nécessaire pour une pédiatrie sûre

« De nombreuses données essentielles manquent sur les médicaments administrés aux enfants », souligne le pédiatre Johan Vande Walle (UZ Gand), promoteur de l'initiative. « Tester sur enfants est sensible : nous ne les considérons pas comme des cobayes. Pourtant, l'absence de tests expose plus d'enfants à des traitements mal documentés. »

Orphelins thérapeutiques

Lors de sa mise sur le marché, un médicament est validé pour une indication, un dosage et une population adulte précise, via des essais sur des sujets sains. Les enfants étaient historiquement exclus : marché restreint, complexité accrue, et traumatismes passés comme la thalidomide (années 1960, causant des malformations) ou les expériences de la Seconde Guerre mondiale ont renforcé les exigences de consentement éclairé.

Dès les années 1960, le pédiatre britannique Harry Shirkey qualifiait les enfants d'« orphelins thérapeutiques ». L'usage hors AMM (âge, indication ou dosage différent) est courant en pédiatrie. « Nous nous basons sur l'expérience clinique et des études limitées, souvent non intégrées aux notices », nuance De Cock.

« Dans un service de néonatologie, chaque patient reçoit au moins un médicament non approuvé formellement. » Karel Allegaert, pédiatre et pharmacologue (UZ Leuven, Sophia Children's Hospital)

Près de 50 % des médicaments pédiatriques sont hors AMM, jusqu'à 90 % en soins intensifs néonatals (antibiotiques, analgésiques, etc.). Les études sur nouveau-nés ou enfants critiques sont rares, avec peu de participants.

Pharmacocinétique pédiatrique

Les enfants, surtout nouveau-nés, diffèrent des adultes (voir encart « Les enfants ne sont pas de petits adultes »). « Nous explorons la 'voie de gauche' de la vie », dit Allegaert. Leur physiologie évolue vite, impactant l'absorption, métabolisme et excrétion des médicaments, nécessitant des ajustements constants.

SafePedrug optimise les dosages via la pharmacocinétique. L'estomac infantile est moins acide, le corps plus hydraté, foie et reins immaturement actifs. À Gand, des porcelets modélisent ces processus : organes similaires, développement accéléré (enfance en 4 semaines, puberté en 6-7 mois), selon la toxicologue Siska Croubels.

Essais cliniques de médicaments chez les enfants : un tabou nécessaire pour une pédiatrie sûre

Des modèles cellulaires et informatiques simulent dégradations et effets, préparant des essais cliniques précis. « L'idéal : simulations complètes confirmées par études minimales », vise Jan Van Bocxlaer.

Défis éthiques et pratiques

Les essais pédiatriques posent défis : mesurer l'effet ou la douleur ? Recruter ? « Les parents attendent l'omniscience ; avouer nos lacunes choque », note Allegaert. Règles strictes (bioéthicien Wim Pinxten, UHasselt) : risques minimes ou bénéfice thérapeutique clair, assentiment parental/adapté à l'âge, sans rémunération.

« Ne pas tester en conditions contrôlées fait du traitement une expérience. » Wim Pinxten

Exemple : prélèvements sanguins via cathéters existants pour antibiotiques. Pour nouveaux analgésiques, risques accrus malgré morphine potentiellement neurotoxique.

Vers une industrie adaptée

L'EMA (depuis 2007) incite aux essais pédiatriques (+6 mois de brevet), portant la part d'enfants dans les essais de 9,3 % (2006) à 11,5 % (2015). Mais études tardives, formes inadaptées persistent. Peu d'incitations pour off-AMM ou post-brevet.

Essais cliniques de médicaments chez les enfants : un tabou nécessaire pour une pédiatrie sûre

Exemptions trop faciles (Saskia de Wildt, PedMed). « Les enfants méritent mieux que d'espérer le meilleur », plaide-t-elle. Johan Vande Walle : « Priorité aux besoins pédiatriques pour des médicaments sur mesure. »

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