Les modélisations réalisées par des scientifiques britanniques suggèrent que l'immunité collective, concept controversé, aurait déjà été atteinte au Royaume-Uni. À y regarder de plus près, cette recherche suscite surtout de faux espoirs. Non publiée et donc non peer-reviewed, elle repose sur une hypothèse douteuse.
Le comité scientifique sur le coronavirus le répète dans ses briefings quotidiens : le nombre d'infections signalées est sous-estimé, car seuls les patients hospitalisés ou le personnel soignant sont testés. Jeudi matin, on en comptait 4 937 en Belgique. Mais combien de personnes ont réellement été infectées, avec des symptômes bénins ou asymptomatiques ? Trois mois après le premier foyer à Wuhan, cette question reste l'une des grandes inconnues de la pandémie.
La proportion importante de porteurs asymptomatiques ou peu symptomatiques se confirme au fil de l'épidémie. Mi-février, à Wuhan, plus de 37 000 cas de ce type ont été recensés, dont beaucoup contagieux sans symptômes, selon des chercheurs de l'Université de Wuhan. Ils estiment que 60 % des infectés l'ont vécu ainsi. Sur le Diamond Princess, quarantaine japonaise de février, la moitié des 700 positifs étaient asymptomatiques au moment du test, d'après le CDC américain. Fin février, à Vò (Italie), après le premier décès, environ 50 % des porteurs n'avaient rien ressenti.
Les épidémiologistes britanniques d'Oxford proposent une simulation indiquant que 50 à 66 % de la population britannique aurait déjà été infectée. Contrairement aux études précédentes, aucun test ni mesure n'a été réalisé : tout repose sur un modèle théorique ajusté aux données officielles italiennes et britanniques.
Partant d'un modèle SIR classique (Sensibles, Infectés, Retirés/guéris/morts), ils ont simulé diverses scénarios pour identifier le plus cohérent avec la réalité, prédisant rétroactivement et prospectivement la propagation virale.
Bien que non publiés en revue scientifique, ces travaux ont été relayés par les médias britanniques, alimentant l'espoir d'une immunité collective précoce. Le Financial Times y voit un pic d'hospitalisations maîtrisé et un confinement plus court. Récemment abandonnée par le gouvernement Johnson, cette stratégie refait surface.
Cette approche suscite des critiques : l'hypothèse d'une hospitalisation pour 1 000 infections est contestée, face à une mortalité italienne de 10 % des cas confirmés – potentiellement plus si le modèle est juste. The Guardian note l'incertitude sur les risques graves. D'autres simulations SIR du même équipe montrent des infections bien moindres. L'immunologiste Paul Klenerman admet : « À l'extrême opposé, seule une fraction infime pourrait être infectée. » Une lettre au FT de médecins britanniques et italiens alerte sur le risque de relâchement des mesures.
« Les tests sont absolument nécessaires pour cartographier la transmission asymptomatique du virus » l'épidémiologiste Niel Hens (UHasselt et UAntwerp)
Les chercheurs d'Oxford préparent des tests sérologiques sur du sang de Britanniques sains, avec résultats attendus sous peu.
En Belgique, des tests sanguins pour évaluer l'immunité populationnelle sont en préparation. « C'est essentiel pour comprendre la transmission asymptomatique, dont nous ignorons tout », explique Niel Hens (UHasselt/UAntwerp). Le test sérologique sera prêt dans quelques semaines.
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