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Briser la malédiction génétique d'Alzheimer : l'espoir des familles colombiennes

Près de Medellín, en Colombie, plusieurs dizaines de familles sont touchées par une forme rare et héréditaire de la maladie d'Alzheimer. Ironie du sort, leur destin tragique offre une opportunité unique pour la recherche mondiale sur cette pathologie.

Briser la malédiction génétique d Alzheimer : l espoir des familles colombiennes

Dans les environs de Medellín, des familles porteuses d'une mutation génétique développent une Alzheimer précoce. Leur situation devient un atout précieux pour les scientifiques.

Jusqu'en 2007, Alejandra, alors âgée de 16 ans, menait une vie d'adolescente ordinaire à Medellín. Elle fréquentait le lycée et passait son temps libre avec ses amis. Mais tout changea lorsque sa mère, Yolanda, commença à montrer des troubles de mémoire. Cette femme calme et attentionnée répétait inlassablement les salutations. Diagnostiquée avec une Alzheimer précoce, elle contraignit Alejandra à mettre fin à son enfance pour devenir sa principale aidante.

Aujourd'hui âgée de 24 ans, Alejandra vit à Copacabana, près de Medellín, dans un appartement partagé avec sa tante, ses oncles, sa fille Luna (9 ans) et sa sœur Caroline (17 ans), qui a abandonné l'école pour aider. Sa mère ne parle ni ne marche plus, restant penchée sur une chaise. L'un de ses oncles, âgé de 51 ans, souffre aussi de démence.

Briser la malédiction génétique d Alzheimer : l espoir des familles colombiennes

Les sœurs s'occupent quotidiennement des deux patients via des sondes, sans jours de repos. « J'attendais beaucoup de la vie, dit Alejandra. J'espérais étudier pour devenir infirmière. Tout s'est écroulé... Je me sens déjà comme une vieille femme. »

Dès l'enfance, Alejandra pressentait son sort en voyant sa mère soigner sa grand-mère atteinte d'Alzheimer. Dans la région d'Antioquia, 26 familles (plus de 5 000 personnes) portent la mutation Paisa, du chromosome 14, datant du XVIe siècle. Hériter d'une copie suffit pour développer la maladie jeune. Sur 35 millions de cas mondiaux, 1 % sont familiaux, mais ici, plus de 20 % des membres sont à risque avant 50 ans.

Cette prévisibilité attire les chercheurs. Les traitements curatifs échouent souvent car, aux premiers symptômes, les dommages cérébraux sont irréversibles. La focus se déplace vers la prévention : tester des médicaments sur des porteurs sains.

Les familles Paisa, avec leur risque connu, sont idéales pour des essais précoces, évitant des études longues et coûteuses sur populations aléatoires.

Un pionnier visionnaire
Francisco Lopera, neurologue de 63 ans à l'Université d'Antioquia, étudie ces familles depuis des décennies. Il a cartographié leurs arbres généalogiques et identifié la mutation en 1995 avec des collègues américains. Malgré les zones de conflit, il maintient le contact.

Les avancées en IRM, TEP et ponctions lombaires détectent les anomalies décennies avant les symptômes, permettant de tester des traitements préventifs.

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Orfa (36 ans) reçoit une injection (active ou placebo) à l'Université d'Antioquia, prenant des congés de sa plantation de café pour participer à l'essai préventif.

Avec 99 % des 413 essais (2002-2012) infructueux, la prévention est clé chez les porteurs Paisa (plus de 1 000 sujets potentiels).

En 2010, le Banner Alzheimer's Institute, Genentech et l'Université d'Antioquia lancent l'Alzheimer's Prevention Initiative (API) avec le crenezumab, anticorps anti-amyloïde bêta. Plus de 100 millions de dollars investis.

L'essai en action
Lancé fin 2013, cet essai atypique recrute 100 porteurs Paisa (30-40 ans) pour 5 ans d'injections sous-cutanées, plus groupes placebo. Suivi par imagerie et tests cognitifs.

La confiance bâtie par Lopera facilite le recrutement. Les participants, comme Hugo (40 ans, soigneur de chevaux), parcourent des kilomètres tous les 15 jours. « Même placebo, c'est pour nos enfants », dit-il.

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Gudiela (47 ans) participe pour la génération future : « Même si je n'en bénéficie pas, mes enfants le pourront. »

Malgré le fardeau familial, ils font preuve de résilience. Si un détail est oublié, on plaisante : « Ha, tu commences à démenter ! » Gudiela n'a pas peur : « Je plains plutôt qui me soignera. »

Premiers résultats en 2018, fin en 2021. Bien que crenezumab ait échoué chez des patients symptomatiques aux USA, il pourrait marcher en prévention. Même négatif, l'étude teste l'hypothèse amyloïde.

Cet article a déjà été publié dans Eos Psyche & Brein, n°4 (2015).

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