Ne laissez jamais tomber un tampon de votre sac lors d'un entretien d'embauche. Vous pourriez l'oublier à jamais. Les menstruations sont encore perçues comme une faiblesse, explique l'historienne Kaat Wils. « Auparavant, cet argument était explicitement utilisé pour interdire aux femmes d'étudier ou de travailler. » Une discussion passionnante sur le sang, l'hystérie, les hommes menstrués et la mayonnaise caillée.
Glissez une serviette hygiénique ou un tampon dans votre manche en allant aux toilettes. Au bureau, prétextez une mauvaise nuit plutôt qu'une douleur menstruelle. Les règles restent un sujet tabou. D'où vient cette gêne ? « Dans la culture occidentale, cela remonte à l'Ancien Testament, qui interdit les relations sexuelles pendant les menstruations », précise Kaat Wils, historienne à la KU Leuven.

Kaat Wils est historienne et professeure à la KU Leuven. Ses recherches portent sur l'histoire des sciences humaines et biomédicales modernes, l'histoire du genre et de la physicalité, l'histoire de l'éducation et l'histoire religieuse. Elle préside l'Association européenne pour l'histoire de la médecine et de la santé.
Chez les Grecs, les menstruations étaient moins taboues, analysées dans le cadre de la théorie des humeurs. L'homme était composé de quatre fluides : sang, flegme, bile jaune et bile noire. Leur équilibre se maintenait par le saignement, la transpiration ou l'urination.
« Les femmes ne communient pas pendant leurs règles, ne cuisinent pas, et leur mayonnaise caillerait. De telles règles existent dans toutes les cultures. »
La menstruation était une purification, libérant l'excès de substances. Chez les hommes, via la sueur ; chez les femmes allaitantes, via le lait. Ce système logique perdura jusqu'au XVIIIe siècle. Fait surprenant : jusqu'alors, des sources mentionnent des hommes menstrués.
« Probablement des hémorroïdes saignantes, considérées comme saines pour purifier le corps », répond Kaat Wils.
L'Ancien Testament interdit techniquement les rapports pendant les règles, lié à la Chute d'Ève, punie par des saignements mensuels. Le sexe hors procréation devient péché, comme dans les traditions juives et islamiques, aligné sur la théorie des humeurs : menstruations = impureté.
« Au fil du temps, s'ajoutent des interdits : pas de communion, pas de cuisine, mayonnaise caillée. Ces règles persistent jusqu'au XXe siècle. Ailleurs, des huttes menstruelles isolaient les femmes – parfois oppressant, parfois renforçant l'identité. »
Fin XVIIIe-début XIXe, les menstruations s'associent à la faiblesse féminine, maladies et troubles mentaux. La théorie des humeurs cède à une vision biologique distinguant hommes et femmes. Avant, la femme était un « homme inversé ».
« Dans les revues médicales du XIXe siècle, la menstruation semble définir l'essence féminine. »
Sous l'empirisme, les différences biologiques légitiment les rôles genrés. Les menstruations deviennent centrales pour définir la femme et ses « dizaines de problèmes associés ».
« Oui. Dès fin XVIIIe, lors des débats sur la citoyenneté féminine, on argue que les règles rendent les femmes irrationnelles, instables. Étudier ou travailler ? Trop dur : fatigue, enfants malades, folie. Une recherche Google "menstruation + feuille" révèle des dizaines d'articles médicaux alarmistes. »
« Nous avons vaincu le tabou chrétien, mais un nouveau s'est imposé : faire semblant d'être sans règles. »
« Début XXe siècle. Baisse de natalité en Europe pousse à une image forte de la femme. Féminisme, Guerre mondiale et capitalisme exigent disponibilité. Découvertes hormonales aident. »
« Bonne nouvelle ? Oui, mais nouveau tabou : discrétion obligatoire. »
« D'abord dans l'éducation des filles : "Pas de faiblesse !" Pouvoir gagné, mais prix élevé. Norme masculine impose discrétion. Tampons (années 1950) cachent mieux que les serviettes. »
« Dès 1960 à l'école : explication technique, règles = "conception ratée". Souvent par un pasteur ou une sœur, contrôlant le discours sexuel. »
« Si les règles sont visibles, l'autorité féminine chute. »
« Dans les années 1980, une sœur m'a enseigné : silence et courage. Dommage : on sait que c'est parfois douloureux. Pourquoi ne pas dire au travail "J'ai mal au ventre à cause de mes règles" ? »
« Oui. Pas de pantalons blancs pendant les règles. Expérience : un tampon vu en entretien diminue l'impression positive. Visibilité = perte d'autorité. »
« Absolument. Ouvrages comme Critical Menstrual Studies (1000 pages !) montrent une ouverture critique sur publicité, religion, transidentité. Il y a 30 ans, impensable. »
En savoir plus dans le podcast Période de Liesbeth Gijsel. Épisode 1 : une ado raconte sa première fois. « Pas question de crier en cour de récré : "J'ai mes règles !" »
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