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Arbre généalogique humain : l'évolution complexe révélée par Lucy, Ardi et la créature de Burtele

Il y a près de quarante ans, en Afrique de l'Est, les restes de « Lucy », un hominidé potentiellement l'un de nos ancêtres directs, ont été découverts. Depuis, « Ardi » et la « créature de Burtele » ont élargi le tableau. L'origine d'Homo sapiens s'avère de plus en plus complexe.

De loin, vous l'auriez confondue avec un être humain. Mesurant un mètre, avec de longs bras et une petite tête, elle marchait – maladroitement – sur deux jambes, comme nous aujourd'hui, seuls mammifères vivants à le faire. Cette créature à la fois familière et étrange est Lucy, du genre Australopithecus afarensis. Elle a vécu il y a environ 3,2 millions d'années et est probablement l'un des plus anciens ancêtres bipèdes d'Homo sapiens.

À sa découverte en 1974, il est vite apparu que Lucy marchait debout, un trait plaçant les hominines sur l'arbre évolutif. Les chercheurs pensaient alors que tous les hominidés bipèdes formaient une lignée unique menant à Homo sapiens. Les fossiles semblaient valider l'image linéaire de l'évolution humaine, comme le célèbre dessin « La marche du progrès » de Rudolph Zallinger : du singe quadrupède à l'homme erectus. Cette vision dominait la paléoanthropologie depuis un siècle. Pourtant, les fouilles récentes révèlent une origine bien plus buissonnante.

Deux découvertes majeures ont chamboulé nos certitudes : un squelette complet de 4,4 millions d'années et des fragments de pied de 3,4 millions d'années. Ces fossiles indiquent un arbre généalogique humain touffu. La bipédie, longtemps vue comme un trait unique des hominines, aurait évolué plusieurs fois, chez des espèces non ancestrales directes. Les questions resurgissent : quelles caractéristiques définissent un ancêtre humain ? L'évolution fut-elle rapide ? Pourra-t-on identifier le dernier ancêtre commun homme-chimpanzé ?

« Plus nous trouvons de fossiles, plus l'arbre évolutif humain ressemble à un buisson enchevêtré », explique Carol Ward, de l'Université du Missouri. Les restes montrent des adaptations étonnantes non seulement chez les humains, mais aussi chez les chimpanzés, spécialisés dans la vie arboricole. Cela ébranle l'idée que les chimpanzés actuels modélisent nos ancêtres. « Cela change totalement notre vision des origines », ajoute Ward.

Petit être, grandes conséquences

Le plus grand choc à l'évolution linéaire vint d'Ardi, squelette remarquablement complet d'Ardipithecus ramidus (4,4 millions d'années), publié en 2009. Exhumée à Aramis (Éthiopie), Ardi défie les attentes pour un Homininae ancien (sous-famille plus proche des humains que des chimpanzés). Contrairement aux chimpanzés – grandes canines agressives, bras longs pour l'escalade –, Ardi présente de petites canines, suggérant un système social coopératif centré sur des couples monogames. Son poignet s'étend plus, indiquant une quadrupédie palmaire. Ses doigts longs et recourbés facilitent l'escalade, mais sans balancement chimpanzéen.

Ses membres inférieurs mêlent traits humains et simiens : pieds plats avec gros orteil divergent pour les arbres, mais raides pour la bipédie. Son bassin brisé reste énigmatique, mais la position antérieure du foramen magnum suggère une posture verticale. Certains estiment qu'elle se redressait occasionnellement.

Ardi redéfinit les Homininae : la bipédie n'exclut pas l'arboricolisme. Les humains modernes grimpent encore bien dans certaines cultures. A. afarensis (Lucy) avait des bras longs, et un jeune spécimen de Dikika révèle des épaules simiennes. « Meilleur des deux mondes », dixit William Jungers (Stony Brook).

Tim White (UC Berkeley) voit Ardi comme ancêtre d'A. afarensis, potentiellement nôtre. D'autres, comme David Begun (Toronto), la rangent en branche morte, postérieure à A. ramidus mais parallèle à A. anamensis. Même Lucy n'est pas un ancêtre garanti, faute de fossiles intermédiaires (Yohannes Haile-Selassie, Cleveland Museum).

Ardi bouleverse : soit notre lignée primitive diffère des chimpanzés, soit la bipédie est homoplase. Dans tous les cas, les théories classiques vacillent.

Lucy a de la compagnie

À peine remise d'Ardi, la science découvre en 2012, à Burtele (Afar), huit os de pied de 3,4 millions d'années – contemporain d'A. afarensis. « Incontestablement hominine », affirme Jungers, avec gros orteil incurvé arboricole comme Ardi, mais bipède latéral.

Ni Ardi ni Burtele n'ont la bipédie optimale. Sans genou ou bassin, leur rôle reste flou. Peut-être une branche d'A. ramidus coexistante avec Lucy, à 50 km. « Lucy les voyait dans les arbres », imagine Bruce Latimer (Case Western).

Ces « non-ancêtres » éclairent : ils montrent les choix non pris.

Plus de pièces, plus le puzzle est ardu

Nous sommes l'exception : Néandertaliens éteints il y a 28 000 ans, H. floresiensis il y a 17 000. Les origines fourmillaient d'espèces. Burtele force à reclasser les fossiles par anatomie, non par date. « Excitant ! » pour Jeremy DeSilva (Boston).

Logique : au Miocène (23-5 Ma), des centaines de grands singes. Notre diversité fossile n'est qu'une fraction (Ward).

Reconstruire l'arbre ? Improbable, à cause de l'homoplasie (similitudes indépendantes). Exemple : Oreopithecus bambolii (9-7 Ma, Italie) mimait les Homininae sans l'être.

L'humain n'est pas si unique

Burtele prouve l'homoplasie bipède : « L'évolution innove », note DeSilva. A. sediba (2 Ma) confirmait des variantes. Notre ancêtre commun ? Pas chimpanzé-like : doigts courts, cerveau modeste.

Arbre ou buisson touffu ?

Pas un individu, mais une population. ADN moderne date la divergence à 6-10 Ma, mais sans fossiles génomiques, incertitude. Discussions vives sur des os subtils.

La science avance : « Soyez prêt à vous tromper, c'est enrichissant » (DeSilva).

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