Selon le philosophe Johan Braeckman, les racines de notre conscience environnementale remontent au mythe biblique d'Adam et Ève dans le paradis terrestre.

La conscience environnementale est souvent attribuée à des figures américaines comme Henry David Thoreau et John Muir. Pourtant, pour Johan Braeckman, nos intuitions sur la nature plongent dans le mythe d'Adam et Ève. Depuis Darwin, nous savons que la nature est amorale, façonnée par des forces aveugles. Nombre d'écologistes y voient pourtant une boussole morale.
Il y a vingt ans, votre mémoire de maîtrise portait sur l'impact de Darwin sur nos attitudes envers la nature. Quelle était votre thèse ?
Johan Braeckman : « La théorie de l'évolution a révolutionné notre vision de la nature. Le tournant majeur fut L'Origine des espèces en 1859. Dans mon travail, j'ai soutenu que la conscience environnementale – ou l'écologisme et l'éthique environnementale – peine à l'accepter. J'ai analysé l'évolution des conceptions de la nature et notre devoir éthique à son égard. J'ai découvert Wilderness and the American Mind de Roderick Nash et ai étudié un an avec lui à l'Université de Californie à Santa Barbara. »
Dites-vous que la conscience environnementale reste imprégnée de romantisme ?
« C'est l'essentiel. La rhétorique verte – équilibre naturel, "la nature sait mieux", unité avec la nature – remonte bien au-delà du romantisme, au christianisme primitif, bien que pas universellement. Un créateur parfait implique une nature parfaite. Le catholicisme y voit souvent un modèle moral, basé sur des vues erronées. La loi naturelle médiévale pose que le naturel est bon, expliquant les positions du Vatican sur l'homosexualité ou la reproduction assistée. »
Thoreau fut choqué par un champignon en forme de pénis lors d'une promenade.
Votre thèse remonte même au paradis terrestre…
« Exactement. Le jardin d'Éden représente une nature parfaite en équilibre. Après la Chute, chardons, prédateurs et labeur humain apparaissent. Ce mythe reflète la transition, il y a 7 000 à 12 000 ans, du nomadisme chasseur-cueilleur à l'agriculture sédentaire : cueillette facile versus dur labeur. La Genèse et la révolution néolithique imprègnent nos vues sur la nature et l'écologie. »
Essayons-nous toujours de restaurer ce paradis ?
« Longtemps, en Europe, la Chute a altéré la nature parfaite ; on nous enjoignait de la restaurer, sans toutefois l'altérer car divine. L'histoire de l'aménagement paysager occidental l'illustre. Avant 1500, les montagnes étaient laides et hostiles – absentes du paradis plat. Le Déluge les créa. Vers 1500, l'humanisme les sublime. La géologie moderne les relativise, mais l'héritage persiste. »
Échos dans le romantisme ?
« Sans doute. John Keats déplorait que Newton démythifie l'arc-en-ciel. Thoreau projette des valeurs morales sur la nature sauvage, transcendantaliste, contre l'évolution darwinienne amorale. Anecdote : un Phallus impudicus le scandalise. Malgré cela, leur legs est précieux : parcs nationaux sauvent séquoias et vallées comme Hetch Hetchy. Muir fonda le Sierra Club (1892), protégeant déserts. Leur philosophie intrinsécise la valeur naturelle, indépendante des humains, est intenable : la valeur est humaine. »
Pourquoi Muir influença-t-il tant ?
« Charismatique, il convainquit Roosevelt de camper à Yosemite, boostant son statut de parc. Peu voyaient la valeur du désert ; Thoreau et Muir l'ouvrent. Leur message radical, transcendantaliste, toucha une corde sensible. Les parcs favorisent l'expérience nature, prérequis à sa valorisation – subjective et conflictuelle. »
Anthropocentrisme versus écocentrisme ?
« Même l'écocentrisme est un choix humain. Debats inchangés depuis Muir. Au Zwin (Knokke), un golf menaçait des guêpes fouisseuses ; je soutiens la protestation démocratique. »
Autres héros de l'écologisme ?
« Aldo Leopold (A Sand County Almanac, 1949), converti de chasseur à écologiste, inspira hippies et Rachel Carson (Silent Spring, 1962), biologiste militante. En Europe : Natuurreservaten (1950s), Ehrlich (1968), Club de Rome (1972), partis verts (1973+), Greenpeace. Thoreau y était connu pour la désobéissance civile. »
Unanimité écologique ?
« Non. Modérés gèrent ; radicaux (écologie profonde, Naess) interdisent l'interférence humaine. Éco-terrorisme (Earth First!) sabote. Inspirés par Abbey. Actions non violentes comme Lappersfort. »
Actions anti-OGM ?
« Basées sur la bonté intrinsèque de la nature. Dégoût de l'hybride, comme Frankenstein. Lien avec pureté : anti-homosex, apartheid, nazisme. OGM ultra-réglementés, mais intuition de pureté domine. »
Pureté en foresterie, exotics ?
« Europe sans forêts vierges ; tout façonné par l'homme depuis le feu. Savanes créées humainement. Grecs anciens le savaient. J'aime perruches à Bruxelles : biodiversité enrichie. Valeur subjective persiste post-Darwin. »
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