Adolf Hitler a longtemps échappé aux biographes dans sa dimension intime. Les travaux de l'historien allemand Volker Ullrich, auteur d'une nouvelle biographie en deux volumes, lèvent enfin le voile sur l'énigme de sa personnalité privée, intimement liée à sa vie politique.

Les librairies regorgent de livres sur Hitler et le IIIe Reich. Comment expliquez-vous cet intérêt persistant ?
"On pourrait croire que la Seconde Guerre mondiale suscite de moins en moins d'intérêt à mesure que le temps passe. Or, il n'en est rien. Dès l'époque de la République fédérale, la fascination pour le IIIe Reich a grandi, non seulement chez les universitaires, mais aussi auprès du grand public. Cela se voit dans les ouvrages, les séries télévisées et les documentaires."

Hitler s'adresse aux membres du NSDAP lors d'un rassemblement de Nuremberg (1935).
"Adolf Hitler incarne les horreurs du XXe siècle : la guerre, les camps de concentration, cette immense misère. Son nom est lié à une rupture civilisationnelle. L'indignation et l'incompréhension face au IIIe Reich (1933-1945) alimentent cet intérêt. Comment une telle abomination a-t-elle été possible dans une société 'civilisée' ? Cette question non résolue explique la curiosité durable pour Hitler et son régime."
De nombreuses biographies de Hitler existent déjà. Pourquoi en écrire une nouvelle ?
"Les grandes biographies se comptent sur les doigts d'une main : celle de Konrad Heiden (1937-1938), Alan Bullock (années 1950), Joachim Fest (années 1970) et Ian Kershaw (1998-2000). J'ai compilé les dernières recherches post-Kershaw et fouillé les archives pour de nouvelles découvertes. Contre l'idée reçue qu'il n'y a 'rien de nouveau' sur Hitler, j'en ai trouvé."
Kershaw et Fest ont-ils négligé des sources ?
"Kershaw se focalisait sur le 'Zeitgeist' des années 1920-1930, minimisant la personnalité d'Hitler, qu'il dépeignait comme une 'coquille vide' sans vie privée. J'ai recentré sur l'homme. Hitler a détruit ses papiers personnels en 1945, mais j'ai exploité des correspondances inédites, comme celles de Rudolf Hess (archives de Berne) et l'héritage d'Albert Speer."

Hitler en short et chaussettes montantes, photo inédite de Heinrich Hoffmann.
Pourquoi comprendre l'homme derrière le politique ?
"Sans Hitler, le NSDAP serait resté un parti marginal. Sans lui, pas d'Holocauste. Il est central au national-socialisme. Ma biographie complète Kershaw en éclairant sa personnalité et le contexte."
Quels traits expliquent son succès politique ?
"Orateur exceptionnel, il structurait ses discours avec précision, adaptant son énergie au public. Surtout, c'était un acteur hors pair : il changeait de visage selon l'auditoire – brasseries de Munich ou industriels de la Ruhr. Il maîtrisait ses colères et cachait ses intentions. Il se présentait comme un artiste réticent en politique, masquant son tactique accompli."
Les biographes ont-ils succombé à son image d'acteur ?
"Oui, Kershaw et Fest ont repris l'idée hitlérienne : 'Enlevez la politique, il ne reste rien.' Hitler se sacrifiait pour l'Allemagne, 'marié' à elle. Pourtant, il avait une vie privée : relation sérieuse avec Eva Braun, liens avec les Wagner et Goebbels, qui l'appelaient 'Loup'. Une famille de substitution."
Son antisémitisme était-il fixé dès les années 1920 ?
"Mein Kampf ment : à Vienne (1908-1913), il lisait de l'antisémite, mais sans fanatisme. Le virage survient à Munich post-1918, après la République des conseils (avec Juifs proéminents) écrasée par les Freikorps. Ambiance antisémite propice : 'Les Juifs doivent être expulsés d'Allemagne' devient son dogme inébranlable."

Hitler, Eva Braun et leur chien Blondi à l'Obersalzberg.
Psychopathe ou politicien rationnel ?
"J'ai 'normalisé' Hitler : végétarien, non-fumeur, amateur d'art classique comme beaucoup d'Allemands. Colères théâtrales, calcul politique. Sa haine juive paranoïaque et mégalomanie sont anormales, mais il était plus ordinaire que nous ne l'imaginons."
Volker Ullrich, Adolf Hitler. Naissance d'un monstre 1889-1939 (Éditions de l'Herne, 2016).
[]