Un chercheur fictif d’un institut imaginaire a réussi à faire publier une étude bidon, truffée d’erreurs, dans 157 revues scientifiques à comité de lecture.

Juillet 2013. Ocorrafoo Cobange, du Wassee Institute of Medicine, exulte : sur 304 revues soumises, 157 ont accepté son étude sur les effets anticancéreux d’une substance extraite d’un lichen. Mais Cobange n’existe pas, pas plus que son institut ou cette découverte. Derrière ce canular se cache John Bohannon, qui a délibérément inséré des erreurs grossières : « Tout journal sérieux aurait dû le rejeter. Une connaissance basique en chimie suffit à déceler les incohérences flagrantes. Les expériences sont si mal conçues que les résultats n’ont aucun sens. »
Cette supercherie diffère de celle du psychologue néerlandais Diederik Stapel, pris la main dans le sac après avoir publié des données fabriquées dans des revues prestigieuses comme Science, en veillant à les rendre crédibles. Bohannon, lui, a au contraire semé contradictions et fautes notables. Pourtant, son papier a franchi l’examen par les pairs – évaluation par des experts déterminant la publication, des révisions ou le rejet – dans plusieurs cas.
Pression pour publier et essor des revues en libre accès
Pourquoi ce laxisme ? Bohannon identifie des causes majeures : les abonnements onéreux des revues de pointe, favorisant l’essor des magazines « open access » gratuits, et la pression accrue sur les chercheurs pour publier.
La publication est cruciale pour la carrière scientifique et la réputation des laboratoires. Les chercheurs sont évalués sur leur production et leur « impact factor ». Ces classements influencent les promotions et financements.
Les grandes revues spécialisées détiennent un quasi-monopole : tous veulent y publier et les lire, justifiant frais de publication et abonnements élevés. En réaction, les revues en libre accès se multiplient, financées par les auteurs.
Avec l’explosion du nombre de chercheurs, la production scientifique double tous les 12 ans. En 2012, PubMed a indexé plus de 1,1 million d’articles médicaux (126 par heure). Globalement, on estime deux fois plus d’articles tous domaines confondus. Le nombre de revues est passé de 5 000 en 1997 à 8 281 en 2012.
Dans cette course à l’impact, certaines revues baissent la garde, comme l’a révélé Bohannon : 98 des 304 ont refusé, mais 157 ont accepté immédiatement, dont des « predatory journals » obscurs, une revue de l’université de Kobe, et le Journal of Natural Pharmaceuticals, arrêté par son éditeur indien après la révélation.
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