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Obsolescence programmée : les fabricants rendent-ils nos appareils obsolètes prématurément ?

Le ministre fédéral de la Consommation, Kris Peeters (CD&V), a commandé une étude pour évaluer dans quelle mesure les fabricants pratiquent l'obsolescence programmée, en concevant des produits destinés à se détériorer après un certain laps de temps.

Obsolescence programmée : les fabricants rendent-ils nos appareils obsolètes prématurément ?

Les équipements électriques et électroniques constituent l'un des flux de déchets à la croissance la plus rapide dans l'Union européenne, avec environ 10 millions de tonnes par an. Ce volume devrait dépasser 12 millions de tonnes d'ici 2020. L'an dernier, l'Agence publique flamande pour les déchets (OVAM) a collecté 77 000 tonnes d'équipements mis au rebut, soit près de 30 000 tonnes de plus qu'en 2006. Selon les experts de l'OVAM, cette hausse s'explique non seulement par une collecte plus efficace, mais aussi par une durée de vie réduite des appareils, potentiellement due à une conception limitée intentionnellement par les fabricants.

Une durée de vie limitée, bénéfique pour l'économie ?
L'idée d'obsolescence programmée n'est pas nouvelle. Dès 1932, Bernard London plaidait aux États-Unis pour cette pratique afin de relancer l'économie en pleine crise. Selon lui, les consommateurs prolongeaient trop l'usage de leurs biens (voitures, radios, vêtements), freinant l'industrie et l'emploi. Il proposait de fixer légalement une durée de vie aux produits, après laquelle ils seraient déclarés obsolètes et récupérés contre une modique somme, stimulant ainsi la demande de nouveaux biens.

Londres voyait cela comme une mission gouvernementale, mais l'industrie a agi de son côté. Le cartel Phoebus (1924-1939), réunissant Philips, Osram et General Electric, a limité la durée de vie des ampoules à 1 000 heures, malgré des modèles capables de 2 500 heures, sous peine de sanctions.

Des matériaux et pièces de meilleure qualité coûtent plus cher, mais tout doit rester abordable.

Selon Peter Binnemans, de la Fédération de l'électricité et de l'électronique (FEE), il ne s'agit pas d'une stratégie délibérée. "La réputation des marques est primordiale. Chaque producteur vise le meilleur produit pour son segment de marché, répondant aux attentes des consommateurs." Il note toutefois une utilisation plus intensive des appareils aujourd'hui, amplifiant les pannes et la perception d'une qualité moindre.

Vendre plus, plus vite
Comme les fabricants d'ampoules, les producteurs actuels de smartphones, téléviseurs, cafetières ou réfrigérateurs dépendent des remplacements. "Dans un marché saturé, pas besoin de produits durables trente ans", explique Marcel Den Hollander, du département d'ingénierie du design industriel à la TU Delft.

La concurrence se joue sur des prix en baisse constante. "Un vieux téléviseur noir et blanc coûterait 4 000 euros aujourd'hui, contre 300 euros pour un LED moderne", illustre Den Hollander. Un réparateur expérimenté ajoute : "Les grands acteurs baissent les prix, au détriment de la qualité."

Obsolescence programmée : les fabricants rendent-ils nos appareils obsolètes prématurément ?

Les fabricants connaissent la durée de vie de leurs produits grâce à des tests de fatigue des matériaux (UV, oxygène, frottement), comme l'explique Patrick De Baets, de l'Université de Gand. Des simulations accélérées identifient les points faibles, renforcés ou affaiblis selon les contraintes budgétaires, note Lode De Geyter, ancien enseignant en électrotechnique.

Joost Duflou, du Centre de politique industrielle de la KU Leuven, précise : "Les entreprises poussent jusqu'au seuil de tolérance des clients. Les téléphones portables duraient 6-7 ans ; désormais, 2-3 ans suffisent, car les consommateurs renouvellent plus tôt."

Des appareils low-cost plus fragiles
Pour réduire les coûts, on économise sur les métaux : cuves en plastique au lieu d'inox, moteurs légers, suspensions plastiques. L'économiste Stefan Schridde, fondateur du mouvement 'Murks? Nein danke!', identifie des "virus indésirables" comme des roulements à billes sous-dimensionnés ou des balais de charbon médiocres. Des tests allemands montrent 80 % des aspirateurs défaillants pour cette raison. Les condensateurs électrolytiques (elcos) sont aussi vulnérables, souvent placés près de sources de chaleur.

Wijnand Klaver, de Repair Café, confirme : "Sur un Senseo, c'est toujours le condensateur ; on le remplace par un meilleur pour 1 euro."

Pourquoi réparer coûte plus cher que remplacer ?
Conception anti-réparation : collages, vis spéciales, batteries soudées. Les pièces de rechange sont chères et rares après 2 ans. Le CESE (2013) recommande des pièces disponibles 5 ans et une information sur la durée de vie.

Certaines marques ne fournissent plus de pièces après deux ans.

Vers une économie d'usage ?
Des alternatives émergent : location avec maintenance par le producteur, paiement à l'usage (comme les moteurs d'avion chez Rolls-Royce ou l'éclairage chez Philips). Marcel Den Hollander envisage des cascades pour smartphones ou modularité (projet Google 2015).

Le changement s'impose face à la raréfaction des matières premières et la sensibilisation croissante.

Cet article est paru dans le magazine Eos, n°10, 2015.

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