Mardi, le chancelier allemand Olaf Scholz a annoncé l'annulation de la certification de Nord Stream 2, un gazoduc russo-européen en développement depuis une décennie. Cette décision fait suite à la reconnaissance par le président russe Vladimir Poutine de la légitimité de deux républiques séparatistes situées à l'intérieur des frontières ukrainiennes.
Cette mesure répond à une revendication territoriale majeure de Poutine au nom de ces régions séparatistes. Elle s'inscrit également dans un contexte de débats et négociations européens de longue date sur la sécurisation des approvisionnements énergétiques actuels, tout en forgeant une politique résiliente face aux défis du marché et géopolitiques. Les forces russes, massées aux frontières ukrainiennes depuis octobre, ont franchi la frontière, ouvrant la voie à un conflit ouvert entre la Russie et l'Ukraine.
Pour appréhender le rôle de ce gazoduc dans la crise, il est essentiel de comprendre Nord Stream 2, les liens entre pipelines et politique énergétique, ainsi que la sécurité énergétique et la transition climatique. En suspendant sa certification, l'Allemagne instrumentalise l'énergie pour sanctionner la politique étrangère russe.
Nord Stream 2 est un projet conjoint de sociétés énergétiques européennes et de Gazprom, entreprise majoritairement détenue par l'État russe. Ce gazoduc acheminera du gaz naturel – principalement du méthane, un combustible fossile – depuis la Russie vers l'Allemagne via la mer Baltique. Nord Stream 1, achevé en 2011-2012, suit un trajet similaire ; Nord Stream 2, construit de 2018 à 2021, prolonge ce chemin en partant plus à l'est en Russie.
La consommation européenne de gaz a culminé en 2010 et décline depuis de manière irrégulière. Conçu dès 2012, Nord Stream 2 a connu des retards : Nord Stream 1 n'opérait qu'à moitié de sa capacité en 2015, et les sanctions américaines post-annexion de la Crimée en 2014 ont réduit les flux russes.
En 2014, l'Energy Information Administration américaine estimait que 16 % du gaz russe consommé en Europe transitait par l'Ukraine via des pipelines plus anciens. Nord Stream 1 a divisé ce flux par deux, mais les infrastructures ukrainiennes et baltique assuraient ensemble un approvisionnement stable.
La même année 2014 marque l'occupation russe de la Crimée et le début du conflit entre Kiev et les républiques séparatistes de l'Est ukrainien.
En 2009, lors d'un litige entre Gazprom et Naftogaz, le géant russe a coupé les livraisons via l'Ukraine, provoquant une crise hivernale en Europe. Cela a accéléré la création de l'Union de l'énergie européenne en 2015, pour coordonner les politiques face aux risques de coupures.
Anders Åslund, économiste à l'Atlantic Council, saluait cette initiative comme un rempart contre la dépendance. Avec Nord Stream 2, Gazprom contrôlerait « le marché du gaz au cœur de l'Europe », avertissait-il.
Les administrations Obama et Trump s'y sont opposées. En mars 2021, Antony Blinken qualifiait le projet de « gisement géopolitique russe visant à diviser l'Europe et à fragiliser sa sécurité énergétique ». L'administration Biden a toutefois conclu un accord avec l'Allemagne, conditionné à des investissements renouvelables en Ukraine.
Composant principal du gaz naturel, le méthane est un puissant gaz à effet de serre qui fuit à chaque étape de production. Même sans fuites, sa combustion est plus propre que le charbon mais pas exempte d'émissions. Les pipelines représentent des investissements massifs à long terme.
La dé-certification de Nord Stream 2 prive l'Europe d'une route gazière supplémentaire, incitant aux renouvelables (solaire, éolien) et au stockage par batteries. Les coûts de ces technologies ont chuté ces dix dernières années, favorisant une énergie résiliente aux conflits géopolitiques.
La pérennité de cette décision reste politique, le gazoduc étant opérationnel. Les débats sur son impact environnemental et énergétique durent depuis dix ans. C'est la violation russe de la souveraineté ukrainienne qui a fait basculer Berlin : tant que les sanctions perdurent, Nord Stream 2 restera inactif.