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Musique, corps et cerveau : la révolution de la cognition musicale incarnée par Marc Leman

Marc Leman, professeur émérite de musicologie systématique à l'Université de Gand et directeur de l'IPEM (Institut de psychoacoustique et de musique électronique), a développé un cadre conceptuel novateur : la cognition musicale incarnée. Comment les individus et les groupes interagissent-ils avec la musique ?

Musique, corps et cerveau : la révolution de la cognition musicale incarnée par Marc Leman

L'un des doctorants de Marc Leman teste un bracelet vibrant au rythme capté via une application smartphone. « Une excellente piste », commente Leman. « Il nous faut affiner la précision du tempo. » Cette innovation répond à une demande d'une femme sourde souhaitant apprendre le tango. Elle intègre les trois piliers de la recherche de l'IPEM : musique, corps et cerveau.

Ce cadre théorique explore les interactions individuelles et collectives avec la musique : quand sont-elles significatives et motivantes ? Quel rôle jouent l'expression corporelle, la physicalité et les attentes ? « La musique captive et suscite des réponses expressives », explique Leman. « Nous analysons les réactions physiques et biologiques à la musique, ainsi que leur impact sur la motivation et l'expérience. Par exemple, comment un tempo musical influence-t-il la cadence de marche ? »

Il présente le D-Jogger, un tapis roulant interactif qui mesure en temps réel le rythme de marche et synchronise une musique adaptée d'une bibliothèque numérique. Contrairement aux approches courantes, c'est le pas qui dicte le tempo musical, favorisant une motivation accrue pour une marche prolongée. Utilisé en rééducation, il réduit les tremblements chez les patients parkinsoniens (PwP).

Spotify et d'autres services de streaming proposent des fonctions similaires, mais Leman prépare une application plus précise. « Notre intérêt premier réside dans les données collectées pour nos recherches théoriques. Nos applications testent nos hypothèses fondamentales, ancrées dans un cadre théorique solide. »

Loin des partitions

Au rez-de-chaussée, des chercheurs expérimentent un vélo basé sur la technologie D-Jogger. Dans une grande salle, la Music Paint Machine permet de créer une œuvre numérique en jouant de la trompette : l'intensité détermine l'épaisseur des traits, la hauteur leur direction. Idéale pour l'éducation musicale intuitive et créative, même sans lecture de notes. « L'enseignement musical reste souvent élitiste », note Leman. « Cette machine rend l'apprentissage physique et ludique. »

Le groupe de Leman, composé de musicologues, ingénieurs, informaticiens et artistes, a évolué des années 1990 : de l'analyse de partitions à l'analyse audio informatique (à l'époque de Lernout & Hauspie), puis à la recherche empirique centrée sur le corps. Sa monographie récente approfondit cette « incarnation ». « De nombreux laboratoires internationaux, surtout en Grande-Bretagne, s'y consacrent. J'ai tissé un vaste réseau international. »

Interdisciplinarité

Les collaborations avec neuroscientifiques, experts en sport et rééducation sont au cœur du travail. Ils optimisent les implants cochléaires pour une meilleure perception musicale, ou aident les post-AVC à se redresser via des feedbacks musicaux progressifs.

« Cette approche interdisciplinaire a longtemps heurté les humanistes, mais elle incarne l'avenir des sciences humaines », souligne Leman. « Ce prix FWO d'excellence pourrait stimuler chercheurs et financeurs. » Il investira une partie des fonds dans des projets participatifs alignés sur ses recherches.

Tous les cinq ans, la FWO décerne ces prix d'excellence, surnommés « Prix Nobel flamands », dans cinq domaines scientifiques. Les candidatures, nominées par des pairs internationaux, sont évaluées par un jury indépendant.

Marc Leman est professeur de musicologie systématique à l'Université de Gand et directeur de l'IPEM. Ses travaux portent sur les interactions musicales, en se focalisant sur les processus cognitifs et motivationnels générant sens et épanouissement. Ils ont forgé la cognition musicale incarnée, applicable à la musique, au sport, à la rééducation et au multimédia interactif. Un article sur son labo est paru dans Eos en 2013 (lire ici) ; il a participé à notre débat Grey Cells sur musique et cerveau.


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