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Les banlieues ne sont pas des foyers de djihadisme : l'expert Luuk Slooter démystifie les stéréotypes

Certains auteurs des attentats de Paris provenaient de banlieues. Pourtant, qualifier ces quartiers de terrains propices à la radicalisation est une simplification excessive, selon Luuk Slooter, expert en conflits à l'Université Radboud.

Les banlieues ne sont pas des foyers de djihadisme : l expert Luuk Slooter démystifie les stéréotypes

Comme pour les attentats de janvier 2015, une grande partie des auteurs des attaques du 13 novembre venaient de banlieues. Pourtant, il est trop simpliste de présenter ces quartiers comme des foyers de radicalisation, déclare Luuk Slooter, expert en conflits à l'Université Radboud. Pour ses recherches, il a vécu plusieurs mois dans le quartier tristement célèbre des 4000 Sud à La Courneuve.

Pourquoi avoir exploré la vie en banlieue ?

« En 2005, les banlieues étaient au cœur de l'actualité en raison des violentes émeutes. On voyait des jeunes incendier des voitures, des bureaux de poste, des bibliothèques dans leur propre quartier. J'ai trouvé cela étrange. Par ailleurs, les médias parlaient de ces jeunes sans leur donner vraiment la parole. Cela m'a rendu curieux : comment percevaient-ils cette crise ? J'ai donc écrit ma thèse sur ce sujet. À la fin, j'avais encore tant de questions et une telle fascination pour la vie en banlieue que j'ai poursuivi mes recherches sur place, en enquêtant sur la manière dont les habitants vivent les stéréotypes et y font face. »

Vous avez parlé à de nombreux jeunes de La Courneuve, un quartier notoire dont sont issus plusieurs auteurs des attentats de Paris. Comment les habitants perçoivent-ils leur quartier ?

« Parfois avec lourdeur. Le chômage y est élevé depuis longtemps, touchant durement les jeunes. Ils subissent aussi la pression des stéréotypes négatifs de l'extérieur. À l'intérieur, il y a une pression des pairs : se montrer ferme, intrépide. Cela concerne surtout les garçons ; les filles rejettent généralement ce comportement. »

Vous avez vécu sept mois dans les 4000 Sud à La Courneuve. À quel point est-ce sûr ?

« Je ne me suis pas senti menacé. J'ai vu des voitures incendiées et du trafic de drogue, mais la plupart du temps, c'était calme, voire ennuyeux. Ma présence a attiré l'attention : certains m'ont interrogé pour vérifier si je n'étais pas des services secrets, d'autres m'ont aidé et proposé de me guider. Un tel quartier abrite une grande diversité : à La Courneuve, près de 40 000 personnes de plus de 100 nationalités différentes. Ce n'est pas un groupe homogène ! »

Vous affirmez qu'il est myope de dépeindre les banlieues comme des « foyers du djihadisme », malgré l'origine banlieusarde de nombreux auteurs des attentats.

« C'est exact. Le djihadisme n'est pas absent, mais il n'est pas exclusif aux banlieues. Les profils des auteurs montrent des origines variées : certains de banlieues, d'autres non, comme les frères Kouachi, radicalisés en réseau au centre de Paris pour Charlie Hebdo. « De banlieue » est un terme large : Versailles en est une ! Il y a des quartiers aisés. Le djihadisme est une violence en réseaux internationaux, souvent en ligne, touchant aussi des personnes éduquées ailleurs. Les problèmes des banlieues ne mènent pas automatiquement à la radicalisation. Stigmatiser ces quartiers impacte tous les habitants, y compris les innocents désormais surveillés. Nous devons poser des questions plus nuancées. »

Vous évoquez la stigmatisation : les jeunes divisent leur vie entre un monde intérieur et extérieur. Comment ?

« Beaucoup, surtout les garçons, s'identifient fortement à leur quartier et à sa culture de rue. Ils en sont fiers – certains portent des T-shirts avec le code postal. Mais hors du quartier, ce même code postal les stigmatise comme des « racailles », entraînant exclusion. »

Vous identifiez trois stratégies pour gérer cette contradiction. Lesquelles ?

« Certains fuient : ils partent ou choisissent une école ailleurs. D'autres améliorent le quartier via associations ou activités jeunesse. D'autres adoptent le stéréotype du « banlieusard » gangster. Ces stratégies se combinent ou alternent ; beaucoup veulent briller dans les deux mondes. »

La violence des jeunes impose le respect local et proteste contre l'exclusion extérieure. N'est-ce pas une excuse simpliste ?

« Cela concerne surtout les incendies de voitures. Les motivations varient : spectacle, frustration... La violence est liée au chômage, à la discrimination et aux tensions avec la police. »

Pourquoi incendier leur propre quartier plutôt que Paris centre ?

« Raisons pratiques : transports limités, connaissance du terrain pour fuir la police locale. Aller loin augmente les risques d'interpellation. »

Que vous manque-t-il des 4000 Sud ?

« Bien sûr ! Malgré l'image sinistre, j'y ai rencontré des gens sympas et inspirants, des initiatives créatives : soirées culturelles, concerts de rap. Sur internet aussi, comme bondyblog.fr après 2005. Pour comprendre la vraie vie en banlieue et améliorer son français, c'est à lire absolument. »

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