La recherche génétique sur une fille allemande et un garçon suédois insensibles à la douleur ouvre des perspectives pour une nouvelle génération d'analgésiques ciblés.

La douleur et le toucher : des voies cérébrales distinctes
Théoriquement, il est possible de bloquer la douleur sans altérer la sensibilité tactile, car ces sensations sont traitées par des zones cérébrales différentes. L'étude de cas rares d'insensibilité à la douleur chez une fille allemande et un garçon suédois illustre cette possibilité et pave la voie à des analgésiques innovants.
Nous percevons la douleur dans le cerveau, mais les zones impliquées et les nuances entre douleurs aiguës, chroniques ou légères restent complexes. Des IRM sur des volontaires ayant reçu de légères piqûres ont révélé une « matrice de la douleur » : un réseau interconnecté de régions cérébrales gérant divers aspects de la douleur. Facteurs physiques et psychologiques y jouent un rôle clé. Par exemple, la distraction atténue la perception douloureuse, comme chez un soldat ignorant une blessure au combat.
Subjectivité de la douleur
Les facteurs psychologiques modulent intensément la douleur : la dépression l'amplifie, tandis que la thérapie ou les antidépresseurs l'allègent. C'est pourquoi certains médecins privilégient ces approches pour les douleurs dorsales chroniques plutôt que des doses massives d'analgésiques. Pourtant, 20 % de la population occidentale souffre de douleurs chroniques (dos, arthrite, neuropathies). L'industrie pharmaceutique cherche des analgésiques sans les effets secondaires des opioïdes comme la codéine ou la morphine, en ciblant les « stations nerveuses » près de la moelle épinière où les signaux douloureux convergent vers le cerveau.
Les hormones féminines (œstrogènes, progestérone) rendent les femmes plus sensibles. Cela est flagrant dans la fibromyalgie, 15 fois plus fréquente chez elles. « La douleur musculaire et articulaire y est prédominante et résiste aux analgésiques classiques, associée à des troubles intestinaux, jambes sans repos, yeux secs ou règles douloureuses », explique le Dr Griet Brusselmans, spécialiste de la douleur à la clinique UZ Gent.
Canaux ioniques et transmission de la douleur
L'analgésie congénitale, rare et génétique, empêche la perception de la douleur physique tout en préservant le toucher. Dans les ganglions rachidiens, les canaux ioniques (SCN9A, SCN10A, SCN11A) transmettent les signaux douloureux. SCN9A et SCN10A bloqués stoppent la douleur ; hyperactivés, ils la déclenchent spontanément. Surprise : l'hyperactivation de SCN11A bloque la conduction douloureuse.
Cas d'une patiente allemande et d'un patient suédois
Cette découverte provient de l'analyse génétique de deux enfants atteints d'analgésie congénitale. « Leurs gènes SCN11A mutés rendent le canal hyperactif, bloquant la transmission de la douleur », explique le Dr Jonathan Baets, neurogénéticien à l'Université d'Anvers, membre de l'équipe publiant dans Nature Genetics. Activer pharmacologiquement ce canal pourrait mener à des analgésiques contrôlés, bien que cela reste théorique pour l'instant.