« Vous ne pouvez vaincre une dépendance à l'alcool qu'en ne touchant plus jamais une goutte d'alcool. » Est-ce vrai ? Les nouveaux traitements médicamenteux ouvrent l'espoir d'un "buveur modéré et sain".
Je me souviens encore du jour où j'ai réalisé pour la première fois : « Quelque chose ne va pas. » Le regard de Michel s'égare un instant, puis se recentre. Il sourit. Michel est un homme affable, d'âge indéterminé, l'air fatigué. « La veille, j'avais beaucoup bu, comme d'habitude. Je me sentais mal. J'ai pris quelques bières pour soigner ma gueule de bois, comme toujours. Mais cette fois, ça n'a pas marché. J'ai pensé : quelque chose cloche vraiment. »
Au début de sa dépendance, Michel buvait de la bière. Puis, seuls les alcools forts. Au cours de la dernière année, il a été hospitalisé dix fois pour intoxication alcoolique. Encore ce sourire. « Je suis à la clinique en ce moment. Je m'y sens bien. Je ne suis pas aussi seul qu'à la maison. Vous reconnaissez ça ? »
Il balaie du regard le cercle du groupe de parole. Michel fait partie des dix à quinze alcooliques qui se réunissent régulièrement. Ils échangent sur leur vie, leurs problèmes et se soutiennent mutuellement. Certains ont appris à boire de leurs parents, qui voyaient l'alcool comme une solution aux soucis. D'autres ont un traumatisme ou une dépression. Pour certains, aucune cause psychologique évidente. Tous ont un dysfonctionnement dans leur vie. Pourtant, ce sont des gens "ordinaires".
Les chances de guérir d'un cancer sont supérieures à celles d'arrêter définitivement l'alcool, même après un traitement réussi.
Selon les statistiques néerlandaises, un Néerlandais sur dix consomme trop d'alcool : plus de 14 verres par semaine pour les femmes, 21 pour les hommes. Un sur cinquante développera une dépendance à l'alcool au cours de sa vie. Les chiffres sont similaires en Belgique.
À peine un alcoolique sur dix cherche de l'aide. Leurs perspectives sont sombres : les chances de succès sont inférieures à celles d'un cancer. Même après sevrage réussi et thérapie longue, plus de la moitié rechute en un an.
C'était le cas de Georg. Pendant plus de trente ans, il fut un buveur "fonctionnel". Un jour, il entama une thérapie avec le soutien familial, des groupes de parole, évitant l'alcool. Pourtant, rechute au bout de six mois, puis un an après. « Je me disais : tu dois pouvoir gérer ça. » Sa femme insista pour une nouvelle thérapie. Sa fille suggéra un médicament lu en ligne : le baclofène.
Le baclofène, prescrit pour la sclérose en plaques contre la raideur musculaire, n'est pas officiellement approuvé pour l'alcoolodépendance, mais certains médecins le prescrivent hors AMM.
Georg le prend depuis plus d'un an contre la SP. Il a fallu du temps, mais depuis des mois, l'envie d'alcool a disparu. « Je ne sais pas si c'est seulement les médicaments, mais le craving intense s'est évanoui. »
Les médicaments peuvent-ils réussir là où thérapies et groupes échouent ? L'alcool altère les réseaux cérébraux, provoquant des symptômes de sevrage. Les pilules pourraient normaliser ces processus.
Des médicaments anti-alcool existent, mais peu les utilisent, en partie à cause du stigma : les alcooliques ont un "caractère faible". L'OMS reconnaît l'alcoolisme comme maladie depuis 1952, mais longtemps, les médecins se sentaient impuissants.
« Les cliniques sont souvent gérées par des psychologues qui ne prescrivent pas », explique Karl Mann, expert en addictologie à l'Institut central de Mannheim (Allemagne). L'aide psychologique est bien organisée, mais le traitement médicamenteux progresse lentement.
Les médicaments disponibles réduisent les envies. Mais ils ne marchent pas pour tous. « Quand l'envie surgit, je décide en une fraction de seconde », dit Michel. « Parfois je résiste. Sinon, aucun médicament ne sauve. »
Après un sevrage, Michel a reçu de l'acamprosate, qui équilibre glutamate et GABA perturbés par la pensée d'alcool. Des études confirment son efficacité, mais seulement pour 1 patient sur 12 (méta-analyse UNC, 2014).
Michel n'en fait pas partie. Il est passé à la naltrexone, approuvée en Europe depuis 2010, qui cible le système de récompense. Efficace pour 5 % des patients contre rechute ; 8 % boivent moins, comme Michel : « Avec, deux pour mille me suffisent ; sans, quatre. »
Moins d'alcool réduit les risques, mais deux pour mille reste dangereux. Effets secondaires : charge hépatique, nausées, maux de tête.
De plus en plus d'addictologues n'exigent plus l'abstinence totale pour un traitement médicamenteux.
Le foie de Michel résiste bien, peu d'effets secondaires. La naltrexone l'aide médicalement, mais ni lui ni Georg ne la voient comme succès total. Pour eux, seule solution : abstinence. Cela a pris quinze ans pour le réaliser.
En moyenne, premier traitement après dix ans – trop tard, dit Mann. De plus en plus, objectif "boire moins" pour abaisser le seuil d'aide. Idée controversée.
« J'y étais opposé », avoue Mann. En 2013, étude sur 600 patients : pas d'abstinence requise, mais réduction. Psychothérapie + nalméfène (moitié) ou placebo. Les deux groupes réduisirent ; nalméfène légèrement mieux. Répété sur 700 : idem.
Plus de la moitié étaient nouveaux patients. En 2015, "consommation contrôlée" dans les guidelines. Nalméfène (Selincro) approuvé en 2013 pour réduire la consommation.
Nalméfène marche mieux que placebo pour 1 sur 5. Premier pas vers vie sans dépendance ?
Quatre sur cinq sans bénéfice : cercle vicieux, abandons. Recherche montre succès décroissant. Besoin de nouvelles substances.
« Il faut plus d'études », dit Christian Müller (Charité, Berlin). Georg mise sur baclofène, découvert en ligne, sans essai des approuvés.
Réputation via autobiographie d'Olivier Ameisen (Le dernier verre, 2009). ANSM autorisa temporairement jusqu'en 2017 ; ~100 000 Français l'utilisent.
Müller : 15/22 arrêtèrent avec baclofène vs 5/21 placebo.
Études françaises contradictoires : 10 % succès (Reynaud, Paul Brousse) ; 2/3 succès (Jaury, Paris-Descartes).
Autorisation prolongée. Reynaud : « En France, on vise le boire normal, pas l'abstinence. » Attentes influencent résultats.
« En France, personne ne prend de baclofène pour l'abstinence totale, mais pour boire normalement. » Michel Reynaud, Hôpital Paul Brousse (Paris)
Aucune pilule miracle. Médicaments aident, mais motivation clé.
Georg : randonnées, natation, sauna. Vise arrêt médicaments.
Michel arrêté naltrexone, vise communauté résidentielle contre solitude.
Dans le cadre des 10 Jours Santé Mentale, un article quotidien dès le 1er octobre sur un trouble psychique.
Lisez aussi le témoignage de Jan (52 ans), qui a vaincu son alcoolisme.