Les appareils portables intelligents et les applications mobiles prédisent de plus en plus l'humeur des patients à risque de suicide. Le rôle du psychiatre va-t-il évoluer à l'avenir ?
À l'hiver 1994, un jeune homme d'une vingtaine d'années nommé Tim était soigné dans un hôpital psychiatrique de Londres. Malgré son attitude enjouée et énergique, Tim souffrait de trouble bipolaire et avait récemment tenté de se suicider. Pendant son séjour, il se lia d'amitié avec Matt, un étudiant américain en psychologie de passage.
« La dépression clinique est souvent une mort émotionnelle causée par mille petites coupures. L'objectif est d'utiliser la technologie pour détecter ces coupures. » Rosalind Picard, ingénieure électricienne au MIT
Leur passion commune pour le hip-hop des années 1990 les rapprocha rapidement. Juste avant sa sortie de l'hôpital, Tim offrit à Matt un portrait qu'il avait peint de lui-même. Matt, très ému, rentra aux États-Unis avec le tableau. C'est à son arrivée qu'il apprit que Tim s'était suicidé en sautant d'un pont.
Aujourd'hui, Matthew Nock, professeur de psychologie à Harvard (Cambridge, Massachusetts), mène des recherches sur l'automutilation. Plus de deux décennies après sa rencontre avec Tim, le portrait orne toujours son bureau, lui rappelant l'urgence de développer des outils pour prédire les risques suicidaires.
De nombreux facteurs de risque sont connus – consommation excessive d'alcool, dépression, sexe masculin –, mais aucun ne prédit précisément les pensées suicidaires imminentes. Nock estime être proche d'une solution.
Depuis janvier 2016, avec le consentement des participants, il utilise des bracelets et une application mobile pour analyser le comportement de patients à risque au Massachusetts General Hospital de Boston, et plus récemment à l'hôpital pour enfants voisin. Bien que non publiés, ses résultats indiquent que la technologie prédit jusqu'à un jour à l'avance, avec une précision raisonnable, les intentions suicidaires déclarées par les participants.
Cette recherche s'inscrit dans la science émergente de la prédiction de l'humeur : l'enregistrement continu de données via capteurs portables et smartphones permet non seulement de détecter les troubles mentaux, mais aussi d'anticiper leur aggravation.
Nock collabore avec Rosalind Picard, ingénieure et informaticienne au MIT. Son équipe a suivi des centaines d'étudiants en Nouvelle-Angleterre avec téléphones et bracelets, prédisant les périodes de tristesse un jour avant les symptômes.
Ces avancées suscitent un vif intérêt commercial. Mindstrong Health (Palo Alto, Californie) a levé 29 millions de dollars pour analyser les interactions tactiles sur smartphones et détecter les changements neurocognitifs. Paul Dagum, cofondateur médecin et informaticien, affirme identifier les épisodes dépressifs à venir, bien que non publié.
D'autres entreprises, comme Verily (filiale d'Alphabet), explorent le « phénotypage numérique » pour reconnaître les troubles mentaux.
« On peut prédire les périodes de dépression jusqu'à une semaine à l'avance. »
La fiabilité reste à confirmer : peu de résultats publiés, et les précisions annoncées varient. Picard reste confiante : « J'ai souffert de dépression tôt dans ma carrière. Suivre mon humeur via smartphone m'éviterait une rechute. »
Cependant, des défis éthiques émergent : comment informer d'une rechute imminente ? Quels dommages potentiels ? Risques d'abus par employeurs ou assureurs ? « L'utilisation abusive m'empêche de dormir », confie Dagum.
Picard a d'abord prouvé que des bracelets détectent les crises d'épilepsie minutes avant, via la conductivité cutanée. Cofondatrice d'Empatica (Cambridge), elle vend des capteurs approuvés par la FDA, dont une montre intelligente alertant les soignants.

Avec son ancienne doctorante Akane Sano (Rice University), elle a combiné données de pouls, smartphones et questionnaires pour prédire stress, sommeil et santé mentale.
Depuis 2013, 300 étudiants ont été suivis 30 jours : montres mesurant mouvements, lumière, température, conductivité ; apps trackant appels, SMS, localisation, etc. Questionnaires bisquotidiens évaluaient humeur, sommeil, stress.
En 2017, leur algorithme prédit bien-être, tranquillité et santé un jour avant, avec 80 % de précision après 7 jours de suivi. Efficace pour changements majeurs, intuitif (ex. : agitation avant sommeil), mais nuances complexes (conductivité cutanée liée à stress ou résolution).
« Les appareils peuvent étudier les patients lors de leurs interactions avec les médecins pour déterminer si des troubles psychiatriques sont présents. »
Louis-Philippe Morency (Carnegie Mellon) salue l'interprétation des indices, mais appelle à plus de recherches pour distinguer humeur actuelle et future. Picard partage ses algorithmes ouvertement, renforçant la reproductibilité.
Les travaux de Nock sur le suicide combinent bracelets, apps et entretiens sur 192 personnes, identifiant signaux (mouvements vespéraux, conductivité, pouls) prédisant pensées suicidaires à 75 %.
Mindstrong analyse balayages tactiles pour biomarqueurs neuropsychologiques, avec essais cliniques et partenariats (Takeda). Verily cible le TSPT.
Dagum prédit dépressions une semaine avant via trajectoires biomarqueurs. L'État de Californie finance 10 M$ sur 3 ans. Tom Insel (cofondateur, ex-NIMH) : « Nous apprenons à marcher. » Picard critique l'approche sans bracelets.
Picard insiste : prédire pour intervenir. Nock et Kleiman testent recadrage cognitif activé par capteurs sur 150 patients.
Dilemmes éthiques : que faire d'une prédiction à 100 % ? Patients plébiscitent les alertes.
« Les réglementations devraient empêcher les entreprises d'envoyer des publicités ciblées à des personnes dont l'humeur peut être prédite bonne ou mauvaise. »
Morency privilégie aide aux diagnostics médicaux. Individualité des facteurs (ex. : interactions sociales) et effets auto-réalisateurs des prédictions inquiètent (Fredrickson).
Picard vise santé publique et entreprises, mais alerte sur abus (règlements nécessaires). Insel collabore en bioéthique.
« La dépression est une mort émotionnelle par mille coupures. Identifier ces signaux tôt change tout », conclut Picard.
Traduction : Freja Verachtert
Si vous avez des questions sur le suicide, appelez le 1813 (www.zelfmoord1813.be) en Belgique ou 0900-0113 (113.nl) aux Pays-Bas.
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