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Coups de pied fantômes après l'accouchement : un phénomène courant chez 40 % des mères

Novembre 2019. Les réseaux sociaux d’Hélène Rock, doula et coach en accompagnement à la naissance, s’enflamment. Elle publie ce message sur Facebook : Avez-vous encore ressenti des coups de pied dans l’utérus après avoir accouché, pendant des semaines, des mois, voire des années ? Oui, et jusqu’à récemment, je pensais que je l’imaginais… jusqu’à ce qu’un ami me partage un article scientifique sur le sujet et me demande mon avis. J’ai ainsi découvert que de nombreuses femmes vivent la même expérience. Hélène Rock reçoit 260 réponses, souvent de femmes aux histoires similaires, et son post est partagé plus de 600 fois.

Hélène Rock n’est pas un cas isolé. Quatre femmes sur dix ayant déjà été enceintes rapportent ces coups de pied fantômes. C’est la conclusion d’une étude menée par Disha Sasan, de l’Université Monash en Australie. Elle a interrogé en ligne 192 femmes, âgées de 18 à 60 ans, ayant accouché pour la première fois il y a 1 à 42 ans. Parmi celles qui ressentent ces sensations, une sur six les vit quotidiennement, plus d’une sur trois hebdomadairement. Dans certains cas, elles persistent jusqu’à 28 ans après l’accouchement.

Certaines femmes sentent encore leur bébé 28 ans après l’accouchement

Pour Hélène Rock, le « bébé fantôme » est resté palpable deux ans, avec des « coups de pied évidents, comme au cinquième ou sixième mois de grossesse, à des moments aléatoires de la journée. Petit à petit, ils se sont estompés ».

Pourquoi certaines femmes les ressentent-elles et pas d’autres ? Selon les recherches de Sasan, cela n’est lié ni à l’activité fœtale pendant la grossesse, ni au mode d’accouchement ou aux interventions médicales.

Comme une douleur fantôme ?

Que sont exactement ces coups de pied fantômes ? Des contractions utérines aléatoires ? Peu probable, car le phénomène survient souvent plus d’un an après l’accouchement, une fois l’utérus revenu à sa taille normale.

Disha Sasan propose un parallèle avec les douleurs fantômes post-amputation. Après l’ablation d’un membre, certains patients ressentent des sensations dans la partie manquante. Ce phénomène, aux multiples sensations, reste scientifiquement inexpliqué.

Normalement, les perceptions tactiles informent le cortex somatosensoriel, où des « cartes » corporelles se forment. Le cortex pourrait-il intégrer le fœtus comme partie du corps maternel ? L’accouchement, bien que non comparable à une amputation, marque une séparation brutale.

C’est l’hypothèse de Sasan. Elle s’appuie sur le fait qu’une femme sur trois ressent ses seins après mastectomie. De plus, une étude de 2017 d’Elseline Hoekzema (Université de Leiden) montre une réduction de la matière grise dans les zones sociales du cerveau pendant la grossesse, suggérant une plasticité pouvant remodeler ces cartes somatosensorielles.

Coups de pied fantômes après l accouchement : un phénomène courant chez 40 % des mères

Cette idée de douleur fantôme laisse sceptique Jozina de Graaf, experte en douleurs fantômes à l’Université d’Aix-Marseille et au CNRS. « Je serais très surprise que le cortex intègre le fœtus comme partie du corps en si peu de temps. Quatre à cinq mois sont trop courts pour recréer une carte corporelle, et ce serait plutôt la sensation des coups qui serait mappée, non le bébé comme un organe. »

Bernard Calvino, neurophysiologiste spécialiste de la douleur, partage ce doute. « Aucune carte cérébrale spécifique à la grossesse n’est décrite en littérature. La période est trop courte, et la stimulation utérine limitée, contrairement au flux continu d’informations des autres parties du corps. »

Contrôle des mouvements

Jozina de Graaf conteste aussi : « Le cortex a des représentations claires des membres pour un contrôle quotidien, mais l’utérus, comme les autres organes abdominaux, fonctionne autonomement. On parle de ‘douleurs abdominales’, non utérines. »

Elle note un contrôle : les amputés peuvent souvent « bouger » leurs membres fantômes sur commande, contrairement aux mères sans contrôle sur ces coups. De plus, les douleurs fantômes sont chroniques, alors que ces sensations post-partum s’estompent généralement en quelques années (seulement 25 % des enquêtées les ressentaient encore, en moyenne 7 ans après).

Les femmes enceintes se concentrent davantage sur leur corps. Une bulle d’air intestinale peut être interprétée comme un mouvement fœtal

Mouvements intestinaux

Sans IRM pour confirmer, Sasan avance une autre explication : pendant la grossesse, les femmes se focalisent sur leur corps, interprétant mal des mouvements internes normaux comme les selles ou bulles gazeuses, même après. Liées émotionnellement au souvenir fœtal, ces sensations persistent.

« Les facteurs psychologiques et émotionnels sont cruciaux », estime Bernard Calvino. Dans l’étude, 25 % des femmes y voient du positif, 16 % du négatif, 27 % de la confusion. Ces sensations peuvent aggraver anxiété et dépression post-partum.

Coups de pied fantômes après l accouchement : un phénomène courant chez 40 % des mères

Surtout après une perte : « Les premiers jours, ces femmes sentent souvent le bébé bouger », dit la psychologue Nathalie Lancelin-Huin, spécialiste en maternité. « Elles craignent d’être jugées folles, tiraillées entre savoir et ressenti. Ces coups les relient au bébé perdu, aidant parfois à faire le deuil. Avec le temps, la douleur s’apaise, le bébé s’installe dans le cœur, non l’estomac. »

Tabou

Sasan n’a pas lié ces sensations à la dépression post-partum ; elles touchent aussi les grossesses heureuses. « Souvent des femmes très conscientes de leur corps, avec une nostalgie forte de cette expérience unique », note Lancelin-Huin. « Le corps résonne longtemps comme un gong. »

Ressentir des coups de pied fantômes peut alimenter l’anxiété et la dépression

« Je me suis demandé si j’étais saine d’esprit », confie Hélène Rock, comme beaucoup de répondantes. Elle a même fait des tests de grossesse. Le soulagement vint en en parlant à d’autres doulas.

Peur du jugement : « C’est dur quand on répond ‘c’est dans ta tête’, invalidant des sensations réelles », dit Rock.

L’étude australienne n’explique pas tout, mais rend le phénomène légitime et discutables.


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