À l'approche des commémorations de la Grande Guerre, l'historienne belge Sophie De Schaepdrijver, auteure de l'ouvrage de référence La Grande Guerre, accorde un entretien exclusif. Une opportunité unique pour revisiter la Première Guerre mondiale avec expertise.

Les commémorations de la Grande Guerre approchent. Sophie De Schaepdrijver, professeure d'histoire européenne à la Pennsylvania State University, était de passage en Belgique pour la republication de son livre emblématique. L'occasion idéale pour approfondir notre compréhension de ce conflit majeur.
Les mois sont chargés pour Sophie De Schaepdrijver. Depuis la parution de La Grande Guerre en 1997, son nom est synonyme de la Première Guerre mondiale. Avec les commémorations en vue, l'ouvrage a été réédité, générant un vif intérêt médiatique. Prochainement, elle apparaîtra dans une série documentaire sur Canvas (Brave Little Belgium). Par ailleurs, la ville de Bruges l'a nommée conservatrice pour l'exposition sur Bruges sous occupation.
Installée aux États-Unis depuis quinze ans, elle enseigne à la Pennsylvania State University. « La Grande Guerre y est commémorée avec faste, comme au mémorial de Kansas City, lié au général Pershing, né dans la région », explique-t-elle lors d'un entretien au café bruxellois Le Cirio. Des événements sont prévus dès 2017, cent ans après l'entrée en guerre des États-Unis, motivée par la sympathie pour la Belgique envahie.
Le public américain était-il sensible à l'histoire de "Brave Little Belgium" ?
Sophie De Schaepdrijver : « Absolument. Des conférences avec des témoins, comme l'infirmière Marie Depage, ont sensibilisé l'opinion. Épouse du chirurgien Antoine Depage, elle leva des fonds aux États-Unis et périt sur le Lusitania torpillé en 1915, accélérant l'engagement américain. Des campagnes comme la "semaine d'abnégation pour les Belges" au Canada mobilisèrent les dons. »
La situation en Belgique était-elle aussi dramatique que la propagande le dépeignait ?
« Les tranchées étaient un enfer, mais l'occupation fut plus lourde qu'en 1940-1945. Violences initiales, pillages massifs, famine : la Belgique, 5e économie mondiale, s'effondra. »
Comment les Belges ont-ils survécu ?
« Grâce à l'aide alimentaire orchestrée par Emile Francqui et Ernest Solvay, avec Herbert Hoover à la tête de la Commission for Relief in Belgium. 125 000 volontaires locaux distribuèrent des vivres, finançant aussi les chômeurs. »
Pourquoi rejetez-vous l'idée d'une guerre absurde ?
« La résistance belge défendait la neutralité garantie par le traité de Londres de 1839. Les soldats de l'Yser libérèrent le pays ; sous occupation, des résistants comme Gabrielle Petit incarnèrent l'espoir. »
Que pensez-vous des commémorations actuelles ?
« Focalisées sur le niveau communal, surtout en Flandre, elles ignorent le 'Belgium' unificateur de 14-18. Au-delà des mythes comme les frères Van Raemdonck, la réalité est plus nuancée et passionnante. »
Reste-t-il des découvertes à faire ?
« Oui, sur l'économie de guerre et les archives sous-exploitées. Les témoignages familiaux enrichissent, mais les faits priment. Le tourisme mémoriel doit éviter les distorsions, comme l'effacement des cimetières allemands au Westhoek. »
(Extrait de Mémo Eos, n°8, 2013)
Sophie De Schaepdrijver, La Grande Guerre : le Royaume de Belgique pendant la Première Guerre mondiale (rééd. Houtekiet – Atlascontact), accompagné de Péché originel du XXe siècle : notes sur '14-'18.
