Le titre d'une exposition présentée lors du prestigieux Heidelberg Laureate Forum (HLF) à Heidelberg postule une équivalence entre mathématiques et art. Mais qu'implique réellement l'art pour les mathématiques ? Inversement, les mathématiques mènent-elles à l'art ? La réponse réside souvent dans l'œil du spectateur.

Le HLF, organisé depuis 2013 dans cette ville allemande, bénéficie du soutien logistique de l'Institut d'études avancées de Heidelberg et du mécénat de la fondation Klaus Tschira, fondée par le physicien Klaus Tschira (1940-2015). Constatant l'existence de prix prestigieux comme l'Abel (Nobel des mathématiques depuis 2003), le Turing (Nobel de l'informatique), la Fields (quadriennal, pour les mathématiciens de moins de 40 ans), le Nevanlinna et l'ACM, Tschira a choisi de réunir annuellement les lauréats plutôt que d'en créer un nouveau. Pour enrichir l'événement, au-delà des dîners et réceptions somptueux, une exposition d'« art mathématique » est proposée. Cette année, elle mettait en lumière l'œuvre d'Aldo Spizzichino.
L'artiste (1941-2017), astrophysicien à Bologne, est décédé quatre mois avant cette reconnaissance posthume auprès des grands mathématiciens et informaticiens. Pionnier de l'art mathématique généré par ordinateur, ses créations se distinguaient à une époque où de telles images nécessitaient un travail ardu, loin des outils actuels accessibles en un clic.
Spizzichino utilisait Fortran 77, un langage antique, démontrant une maîtrise approfondie des mathématiques sous-jacentes. Si certains jugent son style kitsch, la beauté reste subjective – surtout aux yeux de mathématiciens et informaticiens.
Ses œuvres explorent des thèmes classiques : la séquence de Padovan (1, 1, 1, 2, 2, 3, 4, 5, 7, 9, 12, ...), sœur de Fibonacci, ou la spirale du nombre d'or. Toutes sont issues d'algorithmes informatiques partis de zéro.
Parmi mes favorites : « Chute dans un espace fibré », représentant un icosidodécaèdre vu de chaque face centrale avec un objectif fisheye, l'arrière-plan déformé évoquant la courbure espace-temps autour d'une masse. Artistique et techniquement exigeant, même aujourd'hui.
Mon second coup de cœur, « Spaceship of Knowledge », projette un pavage heptagonal hyperbolique – un clin d'œil humoristique dans un milieu sérieux, trahissant l'astrophysicien.
Albert Marciniak, guide de l'exposition, apprécie « Playing Generations », illustrant l'« atmosphère cornue » de James Alexander avec un carrelage fractal sur deux générations. « Il faut accepter la poésie du titre : cela évoque un parent jouant avec ses enfants », note-t-il. Spizzichino maîtrisait les fractales, comme en témoigne « Chemin en zigzag vers une île fractale », combinant la fractale de Gosper et l'inversion circulaire vers un « Never Thought Land » central, intrigant et poétique.
Pour un avis complémentaire, j'ai interrogé Benjamin Morley, jeune talent de Cambridge sortant de l'exposition. « L'artiste utilise les maths pour créer de l'art intéressant, mais sans révéler de nouveaux insights sur les objets mathématiques », estime-t-il, contrastant avec les notes illustrées de William Thurston (médaille Fields 1982) dans Three-Dimensional Geometry and Topology (Princeton, 1997), où diagrammes et intuition spatiale s'entremêlent.
« Le titre 'Math <=> Art' devrait plutôt être 'Math => Art' », conclut Morley astucieusement. Une visite enrichissante malgré tout (plus d'images sur le site).