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Olivier De Schutter : La monoculture, bien intentionnée mais à courte vue pour vaincre la faim

Le scientifique belge Olivier De Schutter a consacré six ans à des recherches pour les Nations Unies sur l’éradication de la faim dans le monde.

Olivier De Schutter : La monoculture, bien intentionnée mais à courte vue pour vaincre la faim

Lundi 13 octobre, Eos a organisé une conférence-débat sur l’agriculture du futur. Olivier De Schutter était l’un des conférenciers invités. Eos a recueilli ses préalables avant l’événement. Retrouvez ci-dessous sa conférence.

Un changement radical du système alimentaire mondial s’impose : déplacer l’accent de la productivité vers le bien-être et la durabilité, en réduisant le commerce international au profit d’une production locale accrue. C’est le message du rapporteur spécial des Nations Unies Olivier De Schutter dans son rapport final sur le droit à l’alimentation, présenté en mars.

Votre rapport respire l’optimisme : éradiquer la faim et la malnutrition, nourrir neuf milliards d’humains en 2050. Sur quoi vous basez-vous ?

«Je constate une prise de conscience croissante chez les gouvernements : restructurer en profondeur le système alimentaire. Au XXe siècle, on misait sur une production accrue dans les zones les plus efficaces, avec aides et importations ailleurs. Cette approche a échoué. Il faut investir dans les régions importatrices pour les rendre autosuffisantes, via moins de commerce mondial, plus de production locale, sans tout laisser au marché.»

«Un tournant : le G8 de 2009 à L’Aquila, où 22 milliards de dollars ont été promis à l’agriculture subsaharienne sur trois ans. Beaucoup reste à faire, mais un consensus existe depuis cinq ans.»

Olivier De Schutter

Avocat et professeur à l’Université catholique de Louvain et au Collège d’Europe à Natolin (Varsovie), professeur invité à Columbia. De 2008 à 2014, rapporteur spécial de l’ONU sur le droit à l’alimentation, élu par le Conseil des droits de l’homme. Membre du groupe consultatif du Comité de sécurité alimentaire mondiale (FAO). De 2004 à 2008, secrétaire de la Fédération internationale des droits de l’homme.

Où le système alimentaire actuel a-t-il failli ?

«Les priorités des années 1960 différaient : croissance démographique à 2,4 %, aujourd’hui 1,4 %. La disponibilité alimentaire a explosé, mais persistent pauvreté rurale, perte de biodiversité, épuisement des sols et changement climatique. De nouveaux enjeux, de nouvelles réponses.»

L’agriculture industrielle est-elle responsable ?

«Les monocultures, stimulées avec de bonnes intentions, étaient à courte vue. On ignorait la finitude des fossiles et le climat avant les années 1980. Nous héritons d’un modèle obsolète. Soutenons les petits exploitants pour éradiquer la pauvreté et freiner l’exode rural.»

Comment y parvenir ?

«Les gouvernements locaux doivent agir : aider les agriculteurs à s’organiser en coopératives pour vendre sur les marchés urbains, via une infrastructure adéquate. Exemples : Belo Horizonte (Brésil) et Durban (Afrique du Sud). Cela relie producteurs locaux et consommateurs pauvres à des aliments frais abordables, loin des supermarchés.»

L’agriculture urbaine rapproche aussi agriculteurs et citadins.

«Oui, les villes réalisent leur vulnérabilité aux pénuries. Petites fermes, jardins communautaires et ceintures vertes refroidissent, assainissent l’air et fournissent des aliments frais.»

Fin de la spécialisation : retour aux fermes mixtes ?

«Précisément. La modernisation a ignoré les interactions plantes-arbres-animaux. Monocultures, déforestation, confinement animal : erreurs graves, engrais et pesticides en surabondance. Restaurons les équilibres.»

Une solution high-tech pour nourrir le monde ?

«Trop de confiance en la technologie, alors que transport et transformation génèrent un tiers des gaz à effet de serre. Privilégions innovations sociales et agroécologie, sans rejet du high-tech ni retour arriéré. Une alimentation variée et saine à petite échelle crée des emplois ruraux.»

L’agro-industrie puissante peut-elle changer ?

«Débat : cohabitation possible. Grandes fermes pour export, circuits courts pour frais local. Gouvernements équilibrent : soutiennent petits producteurs sans les écraser.»

Exemples inspirants ?

«Le Brésil : Ministère de l’Agriculture pour grands, du Développement agricole pour petits, avec crédits et ventes prioritaires (ex. : 48 millions d’élèves).»

Comment nourrir tous ?

«Nous produisons deux fois plus qu’il n’en faut, mais 1,3 milliard de tonnes gaspillées sur 2,4. Réduire pertes et booster productivité en Afrique.»

Moins de viande ?

«Absolument. 70 % des terres pour bétail ou fourrage, 80 % soja et 40 % maïs pour animaux. Consommation de viande double la démographie. Planète supporte 35 kg/personne/an ; Belgique à 75 kg, risquant maladies cardiovasculaires.»>Olivier De Schutter : La monoculture, bien intentionnée mais à courte vue pour vaincre la faim

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