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Les baleines à fanons consomment et excrètent trois fois plus que prévu, selon une étude en Nature

Les baleines à fanons figurent parmi les plus grandes créatures ayant jamais existé sur Terre. Elles passent l'essentiel de leur vie à se nourrir de minuscules crustacés appelés krill, filtrés en énormes bouchées depuis l'océan. Pour soutenir leurs corps gigantesques et leurs migrations planétaires, elles ingèrent des millions de ces petits organismes.

Mais quelle est la quantité exacte ? Les scientifiques étudiant les baleines disposaient jusqu'ici de peu de données précises sur leur consommation alimentaire, leurs excrétions et les impacts écologiques de la disparition de ces fèces suite à l'abattage de millions d'individus par la chasse industrielle au cours du dernier siècle.

"Nous n'avons pas de souvenir du monde d'autrefois, car nous l'avons altéré en nous éloignant de ces lignes de base", explique Nick Pyenson, paléontologue au Smithsonian's Museum of Natural History, spécialiste des mammifères marins et co-auteur d'une nouvelle étude publiée dans Nature visant à répondre à ces questions. "Tout comme nous n'avons pas de mémoire culturelle des nuées de tourtes voyageuses occultant le soleil ou des troupeaux immenses de bisons américains. Nous ignorons à quoi ressemblaient les océans autrefois, quand les baleines étaient bien plus nombreuses."

La taille exceptionnelle de ces animaux rend leur étude, y compris celle de leurs excrétions, particulièrement ardue.

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"Ce sont des animaux gigantesques, comparables à un bus scolaire ou à un avion", précise Matthew Savoca, auteur principal de l'étude et écologiste à l'Université de Stanford. "Elles se nourrissent en profondeur, hors de notre vue. Il est impossible de les maintenir en captivité pour un régime contrôlé. Ce qui semble simple devient vite complexe."

Les estimations antérieures, selon Savoca, ne reposaient pas sur des observations directes des baleines. Elles extrapolait du régime de petits mammifères comme les dauphins en fonction de la taille, ou se basaient sur l'analyse d'estomacs de baleines mortes.

Pour cette étude, l'équipe a compilé des décennies de données variées : balises GPS traquant les plongeons sur proies, drones et sonars mesurant l'ouverture buccale et la densité des bancs de krill pour estimer la quantité ingérée par bouchée.

À leur grande surprise, les baleines consomment bien plus que prévu. Les anciennes estimations tablaient sur 2 millions de tonnes métriques de fruits de mer par an pour toutes les baleines à fanons du Pacifique Nord. La nouvelle recherche révèle que chaque espèce en consomme autant, triplant – voire plus – le total.

Un paradoxe à la mesure des baleines

Cette découverte soulève une énigme. La chasse industrielle aux XIXe et XXe siècles a décimé les populations, éliminant 99 % des rorquals bleus mondiaux en quelques décennies, avec les impacts les plus graves dans l'océan Austral. Pourtant, les stocks actuels de krill ne suffiraient pas à nourrir ces géants, surtout s'ils mangent plus qu'estimé.

Ce paradoxe du krill n'est pas nouveau. Après la disparition des baleines, les experts attendaient une explosion des populations de krill. Les phoques et manchots de l'Antarctique ont brièvement proliféré, mais le krill s'est ensuite effondré.

L'étude propose une explication : si les baleines mangent plus, elles excrètent davantage. Une baleine bleue ingère environ 16 tonnes de krill par jour et produit des volumes massifs de fèces riches en fer – nutrient rare dans l'océan Austral. Ces fèces stimulent la croissance des algues et du plancton, favorisant d'immenses bancs de krill.

Dans un essai accompagnant l'étude, Victor Smetacek, chercheur au Centre Helmholtz (Alfred Wegener Institute), évoque les descriptions des premiers explorateurs européens : mers rougies par le krill, geysers de baleines nourricières d'horizon à horizon.

"Les baleines mangent et excrètent en surface, recyclant les nutriments dans la colonne d'eau plutôt que de les laisser sombrer au fond", explique Pyenson. Smetacek compare ce processus au labourage d'un champ.

Sans baleines, le réseau trophique s'effondre.

Restaurer les populations pré-chasse boosterait les écosystèmes marins, selon Pyenson. Smetacek suggère un ensemencement en fer pour relancer le cycle.

Mais Maria Maldonado (Université de Colombie-Britannique) nuance : ses travaux montrent que les baleines contribuaient peu au fer océanique en 1900 (1/1000e des micro-organismes). "Les petits organismes font l'essentiel", dit-elle.

Evgeny Pakhomov, co-auteur avec Maldonado, pointe des facteurs globaux comme le changement climatique, plus impactants que les baleines.

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La perte de baleines et de krill pourrait être une coïncidence. "Le caca de baleine compte, mais d'autres processus dominent", estime Pakhomov.

Savoca insiste sur le rôle unique du fer balnéaire, maintenu en surface. Tous s'accordent : les baleines façonnaient l'écosystème. Leur disparition a créé un vide béant que nous devons mieux comprendre pour le restaurer.


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