Cet article a été initialement publié sur Hakai Magazine, une publication en ligne dédiée à la science et à la société dans les écosystèmes côtiers. Lisez d'autres histoires comme celle-ci sur hakaimagazine.com.
Le ciel était sans lune et couvert, sans une seule étoile pour nous guider. Seul à la barre au milieu de la mer d'Oman, quelque part entre Oman et l'Inde, je ne distinguais rien dans l'obscurité totale, hormis la boussole faiblement éclairée de notre navire qui roulait sur son support à cardan au gré des vagues de trois mètres. Mais une demi-heure après le début de mon quart, les voiles au-dessus de moi se mirent à luire, comme si la lune s'était levée. Il n'y avait pourtant ni lune, ni étoiles, ni autres navires. La lumière semblait provenir de l'eau et s'intensifiait rapidement. Bientôt, l'océan entier devint vert brillant, mais voilé, comme filtré à travers une mer de lait.
C'était en août 2010. J'avais navigué plus de deux mois en tant que bénévole pour la Biosphere Foundation, afin de ramener le ketch de 35 mètres Mir, récemment acquis à Malte, jusqu'à Singapour. J'étais habitué au "scintillement de la mer" produit par les dinoflagellés agités par l'eau, formant des rubans lumineux le long de la coque. Mais ce n'était pas cela. L'océan tout entier, à perte de vue, brillait d'un vert uniforme et opaque. Bien que la boussole oscillât, l'illusion optique créée par la lumière rendait la mer parfaitement calme, comme si nous glissions dans un ciel phosphorescent plutôt que sur des vagues agitées.
J'ai réveillé l'équipage et pendant plus de quatre heures, nous sommes restés immergés dans cette mer verte lumineuse, émerveillés, sans savoir ce que c'était. Enfin, une ligne nette apparut devant nous : la mer agitée cédait la place à l'obscurité. En la traversant, nous quittâmes ce monde spectral pour retrouver la réalité familière, bien que la lueur verte persistât vaguement sur notre poupe pendant une heure. Ce n'est que dix jours plus tard, à l'arrivée au port, que nous apprîmes le nom de ce phénomène : une mer laiteuse.

Pendant des siècles, les marins ont décrit ces mers laiteuses, événements rares où d'immenses étendues océaniques s'illuminent uniformément la nuit, parfois sur des dizaines de milliers de km². En 1854, le capitaine W. E. Kingman du clipper Shooting Star écrivait : « La scène était d'une grandeur effroyable ; la mer transformée en phosphore, les cieux dans l'obscurité, les étoiles éteintes, semblaient annoncer la fin du monde. »
Le phénomène apparaît même dans Moby-Dick, où Melville évoque un "fantôme des eaux blanchies" aussi horrible qu'un vrai spectre.
Ni notre équipage, ni Melville ou Kingman ne connaissaient l'origine de cette lueur. En 2010, la science avait progressé, expliquant notre émerveillement plutôt que la terreur des marins du XIXe siècle : ce phénomène, aussi surnaturel qu'il paraisse, est bien terrestre.
La bioluminescence – émission de lumière par un organisme vivant – est courante dans les océans, chez les poissons, tuniciers, dinoflagellés, crustacés, mollusques, méduses et bactéries. Mais les mers laiteuses, vastes et rares, seraient causées par l'un des plus petits organismes : des bactéries.
Toutes les observations historiques sont fortuites. Seule étude de terrain : en 1985, l'USS Wilkes au large de Socotra (Yémen). Le biologiste David Lapota y découvrit une profusion de Vibrio harveyi, bactérie bioluminescente commune attachée à des débris d'algues. Cette recherche de près de 40 ans reste unique.

Si les bactéries en sont la cause, pourquoi brillent-elles ? Contrairement à d'autres organismes qui s'en servent pour échapper aux prédateurs, ces bactéries veulent être mangées : l'intestin d'un poisson offre un abri stable. Trop petites isolément, elles activent leur lumière via le quorum sensing : un signal chimique détecte les voisines. Seule une densité de 10 à 100 millions par ml déclenche la luminescence.
Dans les zones d'upwelling comme le nord-ouest de l'océan Indien, riches en nutriments (débris organiques), les bactéries prolifèrent. Isolées par courants ou fronts océaniques ("flacon naturel"), elles s'illuminent massivement, créant le plus grand spectacle bioluminescent planétaire.
Cela explique la transition nette lors de notre traversée : un front océanique séparait les eaux. Les scientifiques espèrent en apprendre plus via études de terrain, bientôt possibles grâce aux satellites.
Steve Miller, du Cooperative Institute for Research in the Atmosphere, traque ces mers depuis 20 ans depuis Fort Collins (Colorado). Il fut le premier à en détecter une depuis son bureau.
Miller m'a contacté après mon blog, notant que notre équipage est parmi les rares témoins vivants. Intrigué en 2004 par des données satellitaires, il localisa une mer laiteuse de 1995 au large de la Somalie, confirmant visuellement un "fantôme" historique de 15 000 km².
Avec les satellites Suomi NPP (2011) et JPSS (2017), équipés pour la nuit, son équipe a identifié une douzaine d'événements, surtout en océan Indien (70 % des observations) et près de Java (17 %). Le plus grand : 100 000 km² au large de Java en 2019, pendant 45 nuits.
Ces durées prolongées permettent désormais des missions dédiées. Questions ouvertes : profondeur de la luminescence ? Densité bactérienne (100 millions/cm³) ? Cela pourrait impliquer des milliards de milliards de bactéries.
Initialement protecteur du mystère, j'ai réalisé que la science amplifie l'émerveillement : upwelling, quorum sensing, lumière collective de trillions de bactéries. Comprendre transforme la peur en admiration infinie.
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