Le rythme accéléré des changements mondiaux et l'incertitude qui en découle menacent notre identité personnelle. Le populisme offre alors un point d'appui solide.
La société évolue constamment, perturbant nos vies sociales. À la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle, la révolution industrielle a démantelé les communautés traditionnelles alors que les populations migraient vers les centres industriels. La chute des grands empires au début du XXe siècle a redessiné les nations et les identités nationales, tandis que la Grande Dépression des années 1930 a anéanti les espoirs de nombreux individus. Le début du XXIe siècle n'échappe pas à cette dynamique : mondialisation, migrations massives, révolutions technologiques, accès illimité à l'information, instabilité sociopolitique, automatisation des emplois et changement climatique bouleversent nos repères.
L'humain aspire à une image claire de soi et de sa place dans le monde. Pour beaucoup, l'ampleur et la vitesse de ces transformations génèrent un sentiment d'aliénation. Notre identité personnelle organise fondamentalement nos perceptions, émotions, pensées et actions. Elle s'ancre généralement dans des relations intimes – famille, amis, conjoint – et dans les groupes sociaux auxquels nous appartenons : nationalité, religion, ethnicité, profession. Ces ancrages nous permettent de prédire avec assurance comment les autres nous percevront et nous traiteront.
Imaginez naviguer dans une vie complexe avec une incertitude permanente sur votre identité, vos comportements et les interactions sociales. Nous perdrions tous nos repères, submergés par l'anxiété, le stress, l'épuisement et un sentiment d'impuissance. Cette incertitude peut sembler stimulante pour qui dispose de ressources matérielles, sociales et psychologiques suffisantes. Sans elles, elle devient une menace existentielle.
Craignant nos semblables différents, nous nous accrochons à l'homogénéité.
Face à cette insécurité identitaire croissante dans un monde en perpétuelle évolution, les individus cherchent refuge auprès de leaders autoritaires, d'idéologies glorifiant un passé mythique et de visions simplistes. Par peur des autres, nous privilégions l'homogénéité. La liberté de ne consommer que des informations confirmant notre identité est enivrante. Ainsi, le populisme gagne du terrain à travers le monde.
Les groupes sociaux sont des leviers puissants pour forger l'identité. Ils excellent à dissiper l'incertitude, surtout s'ils sont cohérents et que leurs membres se sentent solidaires.
Les groupes ancrent notre identité car nous pensons le monde par catégories sociales. Nous classons les autres en « nous » ou « eux », leur attribuant les traits stéréotypés de leur groupe. Cela crée un monde subjectif où les groupes internes paraissent homogènes et les différences intergroupes amplifiées, dans une perspective ethnocentrique. En nous catégorisant nous-mêmes, nous adoptons les caractéristiques du « nous » comme partie intégrante de notre être. À la quête d'identité, nous nous entourons de semblables.
Cette catégorisation sociale – processus psychologique d'identification et d'adoption des normes groupales – définit notre identité, nos comportements, nos pensées et notre vision du monde. Elle rend les interactions prévisibles et nous offre une validation puissante : les « nôtres » confirment qui nous sommes.
Cette dynamique n'est pas intrinsèquement négative ; elle sous-tend l'organisation collective des sociétés et permet des réalisations communes. Le problème surgit quand l'insécurité identitaire devient aiguë et persistante, générant un besoin impérieux d'une identité salvatrice.
Certaines caractéristiques groupales renforcent la confiance : des frontières claires distinguant les insiders des outsiders, une structure interne hiérarchique et homogène favorisant la cohésion et le sentiment de destin partagé.
La diversité et les divergences d'opinions réintroduisent l'incertitude et sont donc rejetées. Elles sont étouffées, créant un climat de suspicion pouvant mener à la persécution des dissidents. Les querelles personnelles s'exacerbent sous couvert de défense du groupe.
Les membres exigent une acceptation totale et une confiance absolue, car l'appartenance dissipe l'incertitude. Les nouveaux venus prouvent leur loyauté à tout prix, risquant fanatisme et radicalisation. Les néonazis et suprémacistes blancs, auteurs d'actes terroristes haineux, en sont des exemples tragiques.
Ces identités groupales doivent rester simples : la « vérité » est limpide, sans nuance. L'idéologie omniprésente désigne les groupes rivaux comme ennemis moraux, fertile terrain pour les théories du complot.
Face à l'insécurité, les individus s'accrochent à des groupes aux identités claires. Ils se tournent vers le leader charismatique, perçu comme « l'un des nôtres », pour des directives précises.
Des études récentes montrent que l'incertitude favorise les leaders aux traits « sombres » : machiavélisme, narcissisme, psychopathie. Les identités nuancées sont rejetées au profit de visions binaires.
Les informations proviennent aussi des « semblables » – amis, médias alignés – mais surtout d'internet aujourd'hui.
Internet est l'eldorado pour apaiser l'incertitude.
Internet fournit un flux incessant d'informations personnalisées par algorithmes, renforçant le biais de confirmation exacerbé par l'incertitude. Le monde se fragmente en bulles identitaires polarisées, où les chambres d'écho homogénéisent les vues et rejettent les alternatives.
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