FRFAM.COM >> Science >> Santé

Maladies tropicales en Europe : la bilharziose s'implante en Corse

Tine Huyse, chercheuse au Muséum royal de l'Afrique centrale, étudie l'arrivée des parasites tropicaux en Europe.

Maladies tropicales en Europe : la bilharziose s implante en Corse

Les baigneurs des piscines naturelles corses risquent la bilharziose, infection parasitaire tropicale. Tine Huyse, du Muséum royal de l'Afrique centrale, analyse cette expansion inattendue.

En 2014, un garçon allemand est hospitalisé pour hématurie. Après investigations approfondies, le diagnostic tombe : bilharziose, maladie endémique en Afrique subsaharienne. Or, l'enfant n'a jamais quitté l'Europe. Bientôt, des cas similaires émergent en France chez des vacanciers de l'été 2013 en Corse.

Avec une équipe internationale incluant le Muséum royal de l'Afrique centrale, l'Institut de médecine tropicale, la KU Leuven et l'Université de Perpignan, nous avons publié nos résultats dans Lancet Infectious Diseases. L'origine probable : le Sénégal. Ce cas corse démontre que les maladies tropicales peuvent s'établir en Europe malgré des standards sanitaires élevés. Une surveillance accrue des sites à risque est impérative.

Une maladie négligée
La bilharziose, ou schistosomiase, est causée par des vers plats schistosomes vivant dans les vaisseaux sanguins humains, se nourrissant de globules rouges. Ils produisent 300 œufs par jour, excrétés via urine ou fèces. Dans l'eau, ces œufs libèrent des larves (miracidies) qui infectent des escargots d'eau douce comme hôtes intermédiaires.

Vous avez peut-être déjà croisé un cousin du schistosome : la dermatite du nageur.

Ces escargots servent de chambre de multiplication asexuée, libérant des milliers de cercaires qui pénètrent la peau humaine dans l'eau contaminée. Les cercaires sécrètent des enzymes dissolvant la barrière cutanée, migrent via poumons et cœur jusqu'aux veines porte, puis vers vessie (bilharziose urinaire) ou intestins (intestinale).

Les symptômes proviennent des œufs piégés, provoquant inflammations et fibroses au foie, vessie ou organes génitaux, pouvant mener à cancer vésical ou infertilité. Maladie chronique touchant 200 millions de personnes, elle cause des dizaines de milliers de décès annuels, juste derrière le paludisme.

Malgré cela, elle reste négligée par rapport au paludisme, VIH ou tuberculose, faute d'intérêt dans les pays riches et de rentabilité vaccinale. L'arrivée en Europe pourrait changer la donne.

Dès 1966, des experts alertaient sur les conditions corses idéales : escargots, humains et migrants africains. Une variante animale (Schistosoma bovis) y était déjà détectée chez les bovins ; les premiers humains en 2013.

Trois millions de touristes visitent annuellement la Corse, dont les piscines naturelles du Cavu près de Porto-Vecchio. De juillet à août, 3 000 à 5 000 baigneurs quotidiens favorisent la transmission via escargots abondants. Un seul individu infecté suffit.

Maladies tropicales en Europe : la bilharziose s implante en CorseLe ver plat Schistosoma responsable de la bilharziose ou schistosomiase.

Chez la famille allemande, père et frères infectés, pas la mère restée à terre. Au total, 125 cas chez touristes et locaux. Une campagne française a testé 3 000 des 13 000 habitants ; 28 positifs. La rivière Cavu fermée en 2014, malgré vandalisme des panneaux. Deux cas aigus en 2015 confirment la persistance.

Les parasites peinent face aux hivers européens, mais des températures >20°C suffisent pour escargots et cercaires (infectieux dès 10°C).

Empreintes ADN
Nos enquêtes épidémiologiques pointent une zone précise du Cavu riche en escargots. L'analyse ADN des œufs urinaires révèle un hybride proche du Sénégalais, voyageur probable via liens franco-sénégalais. Les hybrides se propagent plus vite hors zones endémiques.

La mobilité humaine et animale favorise ces invasions, comme historiquement avec agriculture et élevage (rougeole, variole). Un œuf vieux de 6 000 ans en Syrie atteste l'ancienneté liée à l'irrigation.

Comportement humain
Voyages, barrages et irrigation altèrent écosystèmes, boostant maladies hydriques. Zoonoses comme grippe aviaire ou parasites partagés (ténia) s'amplifient en milieux précaires.

Maladies vectorielles
L'OMS priorise ces pathologies touchant 1 milliard de personnes. Vecteurs comme Aedes albopictus étendent dengue et chikungunya. Bulinus truncatus, escargot méditerranéen, risque bilharziose via Moyen-Orient et réfugiés.

Vous avez peut-être déjà croisé un cousin du schistosome : la dermatite du nageur.

Manque d'experts freine cartographie des risques ; escargots hébergent aussi douve hépatique impactant élevage.

Encore plus près de nous
La dermatite du baigneur (trichobilharziose, parasite d'oiseaux) cause démangeaisons allergiques, bénignes. Cas au parc Boekenberg (Anvers).

Tests ADN filtrants détectent contamination ; en développement pour schistosomes humains, aidant prédiction d'épidémies.

Cet article a déjà été publié dans le numéro d'été d'Eos (2016).

[]