Walter Fiers (88 ans), pionnier de la biotechnologie flamande, est décédé dimanche. Professeur de biologie moléculaire, il a consacré une grande partie de sa carrière au développement d'un vaccin universel contre la grippe. Nos rédacteurs l'avaient interviewé à ce sujet en 2018.
Walter Fiers (1931), professeur de biologie moléculaire à l'Université de Gand, a obtenu en 1954 son diplôme d'ingénieur chimiste et agronome. Il a mené des recherches au California Institute of Technology, notamment, et s'est installé en 1962 à Madison, Wisconsin, pour collaborer avec le microbiologiste et futur lauréat du Nobel de physiologie ou médecine, Har Gobind Khorana.
De retour en Belgique à un âge avancé, Fiers a dirigé le nouveau laboratoire de biologie moléculaire de l'Université de Gand. Il y a réalisé la première séquence complète d'un gène (celui d'un virus), déterminant l'ordre exact des bases. Au début des années 1980, Jozef Schell et Marc Van Montagu y ont développé les premières plantes génétiquement modifiées.
Fiers a reçu de nombreux prix belges et internationaux, dont le prestigieux Robert Koch Prize en 1991. En 2008, pour ses travaux pionniers sur le génome, il figurait dans notre liste des plus grands scientifiques belges. Jusqu'à récemment, il conseillait scientifiquement le groupe de virologie moléculaire de l'Institut flamand de biotechnologie (VIB), aujourd'hui dirigé par Xavier Saelens.
Le microbiologiste Walter Fiers a été l'un des premiers à viser un vaccin conférant une immunité à vie contre toutes les variantes du virus de la grippe. Dans les années 1970, il a fondé un groupe de recherche sur la grippe à l'Université de Gand. Pendant des décennies, son équipe a étudié les particularités du virus : ses mutations annuelles et sa propagation rapide mondiale.
En 1997, année de sa retraite, Fiers a breveté une technologie pour un vaccin universel contre la grippe A, la plus dangereuse, responsable de pandémies et d'un fort taux de mortalité. Ce vaccin éliminerait les rappels annuels et protégerait contre les souches pandémiques.
Notre journaliste Wim Swinnen l'avait interrogé en 2018. « Un vaccin à large spectre offre les meilleures chances. Si les essais cliniques n'étaient pas si coûteux, il serait déjà commercialisé. Les fabricants de vaccins hésitent, se regardent en chiens de faïence. Ils manquent d'audace. »
L'interview complète (Eos 5, 2018) suit ci-dessous.
Pourquoi la grippe est-elle si contagieuse ?
« Les protéines de surface hémagglutinine et neuraminidase en sont les coupables. L'hémagglutinine permet au virus de s'accrocher aux tissus hôtes, la neuraminidase libère les nouvelles particules virales pour une propagation accrue. »
« Ces protéines mutent annuellement (dérive antigénique), créant des variantes échappant à l'immunité existante. Elles définissent les sous-types, comme H1N1 (grippe espagnole de 1918, pandémique avec des dizaines de millions de morts) ou H5N1 (grippe aviaire, souvent mortelle chez l'humain). »
« Outre la dérive, le déplacement antigénique introduit une nouvelle hémagglutinine, favorisant les sauts d'espèces et les pandémies, car l'immunité ne reconnaît plus le virus. »
Pourquoi les virus grippaux émergent-ils surtout en Asie ?
« En Extrême-Orient, la proximité humains-animaux favorise les mutations. Les marchés d'oiseaux en Chine sont des foyers. Un oiseau migrateur infecté propage vite la maladie, et les variantes aviaires mutées peuvent causer épidémies et pandémies humaines. »
Quelle protection offre le vaccin annuel ?
« Variable : faible cette année. L'OMS ajuste la composition deux fois par an (février/mars pour l'hémisphère Nord, septembre pour le Sud), basée sur des prédictions parfois erronées. Les firmes testent l'immunité via essais humains. »
Comment fabrique-t-on le vaccin antigrippal ?
« Souvent dans des œufs de poule fécondés : le virus y prolifère dans l'embryon. Technique des années 1950, efficace et économique (centaines de millions d'œufs/an). Alternative : cultures cellulaires mammaliennes, plus chères. Le vaccin contient des virus inactivés, stimulant les anticorps protecteurs pendant ~6 mois. »
Comment est née l'idée du vaccin universel ?
« Parti des bactériophages et enzymes nucléases dans les années 1950, j'ai séquencé en 1976 le génome du MS2, premier virus ARN intégralement décrypté. Puis, focus sur la grippe : comparaison de souches révélant les mutations trompeuses. Contrairement à H et N, la protéine M2 est quasi-invariante chez les souches humaines A, cible idéale pour un vaccin universel protégeant contre tous les variants, y compris pandémiques. »
Pourquoi les fabricants ne le commercialisent-ils pas ?
« Le passage à l'humain est risqué et coûteux. En 2005, Acambis (filiale Sanofi) a acquis les droits, mais la phase II clinique stagne faute de fonds pour les essais FDA. »
Si un concurrent réussit ?
« Mon travail n'aura pas été vain. L'important est que ce vaccin arrive. La grippe est sensible, mais vainquable. »
Collaborateur de Fiers dès les années 1990, Saelens a co-développé le vaccin, prometteur chez la souris et sûr chez l'humain (phase I : 19/20 répondants avec adjuvant en 2008). Mais la phase III exige ~1000 sujets vs témoins, ou challenge viral contrôlé – non réalisés.
« Les anticorps déclinent vite (<6 mois), suggérant des rappels. Le brevet expiré, d'autres approches émergent : vaccins à ADN, focus sur conservés de H. Mais la breadth trade-off avec la durée persiste. Doubler l'efficacité actuelle sauverait déjà des vies. »