FRFAM.COM >> Science >> Santé

Les Bactéries : des Usines Naturelles Révolutionnaires pour de Nouveaux Antibiotiques

Pourquoi reproduire en laboratoire ce que les bactéries font si bien naturellement ? La bio-ingénieure Joleen Masschelein explore les substances utiles produites par les bactéries et comment les optimiser pour une production encore plus efficace.

« Les bactéries sont de véritables chimistes brillants », s'enthousiasme Joleen Masschelein, experte reconnue en bio-ingénierie. « Elles synthétisent des molécules complexes, variées et souvent d'une beauté remarquable. » Parmi ces composés, certains se révèlent déjà comme des antibiotiques, des médicaments anticancéreux ou des agents phytosanitaires. « Mais nombre d'entre eux restent inexplorés. Les bactéries les produisent pour combattre leurs rivaux ou pour d'autres motifs encore mystérieux. »

« Il faut beaucoup de temps et d'efforts pour imiter en laboratoire ce qu'une bactérie réalise naturellement »

Sa thèse de maîtrise sur les bactéries productrices d'antibiotiques contre le staphylocoque doré résistant à la méthicilline (SARM), une menace nosocomiale majeure, a éveillé la passion de Masschelein pour ces capacités exceptionnelles.

Elle recourt à l'extraction génomique pour identifier dans l'ADN bactérien les gènes responsables de substances prometteuses. « À partir de la séquence génétique, on peut anticiper si une molécule est novel et utile », explique-t-elle. Traditionnellement, une fois isolée, la substance est synthétisée en laboratoire et affinée pour plus d'efficacité ou moins de toxicité. « Pourtant, reproduire le processus naturel demande un investissement considérable en temps et ressources », note Masschelein. C'est pourquoi elle opte pour une ingénierie directe de la bactérie.

Ligne d'assemblage

À l'Université de Warwick (Royaume-Uni), Masschelein a étudié Burkholderia, qui produit un antibiotique efficace contre Acinetobacter baumannii, une superbactérie multirésistante en tête de la liste prioritaire de l'OMS. « En Europe seule, elle cause des milliers de décès annuels. Opportuniste, elle frappe les systèmes immunitaires affaiblis. Quelques traitements subsistent, mais la résistance émerge. »

Cet antibiotique présente un défaut : sa dégradation rapide in vivo. « Pour l'améliorer, il faut décrypter son mécanisme de biosynthèse », souligne l'experte. « Imaginez une chaîne de montage automobile : une suite d'enzymes assemble les blocs de construction. » Par de subtiles modifications, elle a obtenu une version plus stable et puissante.

Sa recherche a aussi élucidé la reconnaissance mutuelle des enzymes, ouvrant la voie à des chaînes de montage artificielles. « Ainsi, nous créons rationnellement des molécules inédites en nature. »

Percée depuis la cuisine

Des tests précliniques sur souris évaluent actuellement ce nouvel antibiotique contre Acinetobacter baumannii. En cas de succès, la recherche de partenaires industriels suivra. Les antibiotiques posent un défi économique : l'industrie rechigne à investir dans des produits à usage limité pour freiner les résistances.

Masschelein cite Achaogen, dont l'antibiotique récent a conduit à la faillite faute d'usage massif. Sa thèse doctorale révèle que des trésors se cachent parfois près de nous : des bactéries prélevées en cuisine étudiante (Alma 3) par le labo de microbiologie alimentaire produisaient des antimicrobiens.

Il s'agit des zéamines, une nouvelle classe d'antibiotiques à large spectre brisant les parois bactériennes. « Urgemment nécessaires, mais toxiques pour les cellules humaines, nous les optimisons via l'ingénierie biosynthétique. »

Microbiote

Prochainement, Masschelein dirigera son groupe au VIB (Institut flamand de biotechnologie), focalisé sur le microbiote humain. « Paradoxalement, nous ignorons souvent nos bactéries internes mieux que celles de l'environnement. » Au-delà des corrélations avec les maladies, elle traquera gènes actifs et métabolites produits.

Cela ouvrira des thérapies ciblant les substances pathogènes. « C'est l'essence de mon travail : valoriser le génie bactérien pour soigner l'humanité. »

Joleen Masschelein (1986) est bio-ingénieure en technologie cellulaire et génétique (KU Leuven, 2009). Docteur en 2015 pour ses travaux sur les antibiotiques à large spectre de Serratia, elle a lancé sa recherche à l'Institut Rega (2017) après Warwick. Lauréate 2019 du Prix KU Leuven pour l'étude des usines antibiotiques bactériennes.


[]