Les scientifiques s'activent frénétiquement pour trouver un remède contre le COVID-19, au risque parfois de compromettre la rigueur de la recherche. « Ce n'est pas parce qu'il y a une pandémie qu'il faut arrêter de faire de la bonne science », avertit-on.
Le SARS-CoV-2 fait désormais des victimes indirectes : non par infection directe, mais par l'automédication préventive. Aux États-Unis, un homme de l'Arizona est décédé après avoir pris de la chloroquine, un antipaludéen, avec sa femme. Ce médicament avait été vanté par le président Trump comme un « game changer » contre le COVID-19. « La bonne nouvelle, c'est qu'il existe depuis longtemps », a-t-il tweeté. « On sait donc que personne n'en mourra. » Faux. Au Nigeria aussi, deux personnes seraient mortes après ingestion de chloroquine.
La semaine dernière, des chercheurs français ont publié des résultats prometteurs d'un essai clinique sur la chloroquine. Les patients traités sont devenus négatifs au virus plus rapidement que le groupe témoin. Réactions enthousiastes, mais critiques acerbes sur la méthodologie. « L'étude ne démontre pas vraiment que le médicament fonctionne », déclare la virologue Leen Delang (KU Leuven). Le médecin australien Gaëtan Burgio a été plus virulent sur Twitter : « La réponse courte à 'Quelles preuves pour la chloroquine contre le COVID-19 ?' est 'Aucune.' »
Les Français ont mesuré l'ARN viral via des écouvillons pharyngés. « Mauvais paramètre », selon Delang. « Le virus disparaît naturellement de la gorge, même s'il persiste ailleurs. De plus, les traités étaient à un stade plus avancé que les témoins. La diminution virale est-elle due au traitement ou à l'évolution naturelle ? » Dans le groupe témoin, seuls 12 des 16 patients ont été correctement évalués. « La charge virale n'a pas été mesurée pour la majorité », note Burgio. « C'est hallucinant ! »
« Avec la chloroquine, la frontière entre thérapeutique et toxique est mince. »Virologue Leen Delang (KU Leuven)
L'étude ignore l'état clinique des patients : pas de scanner pulmonaire, ni suivi de guérison. Des cas graves, dont un décès, ont été exclus. « Informations cruciales sur un possible échec », souligne Delang. Contrairement aux affirmations de Trump, la chloroquine n'est pas anodine.
Des raisons d'espérer existent : depuis les années 1960, elle montre un effet antiviral in vitro ou sur animaux, y compris contre d'autres coronavirus. Mais les preuves cliniques manquent toujours, et cette étude n'y change rien.
Les résultats ont été annoncés avant publication, avec un peer-review en moins de 24 heures. L'un des auteurs est rédacteur en chef de la revue, soulevant des questions.
Dans l'urgence, la rapidité prime, mais « les scientifiques aiment être premiers, et les revues en profitent », note Delang. Rappel des études Zika médiocres.
« Ce n'est pas la pandémie qui justifie d'abandonner la médecine basée sur les preuves », insiste Burgio. Erik De Clercq (KU Leuven), découvreur d'inhibiteurs VIH, évoque les mythes du début du sida.
« Même des substances sont testées dont on sait qu'elles ne marchent pas contre le COVID-19. »Virologue Leen Delang (KU Leuven)
« En Chine, des antigrippaux ciblent une protéine absente du coronavirus », illustre Delang.
Pour trier le vrai du faux : bons paramètres (ARN viral + cliniques comme scanners, guérison), détails sur sélection/doses, méta-analyses. L'OMS coordonne désormais essais sur chloroquine, remdésivir, lopinavir/ritonavir chez des milliers de patients, dont en Belgique. « Conception solide, paramètres cliniques prioritaires », approuve Delang.