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Dirk De Wachter : « J'espère que les patients ressentent le 'petit' pouvoir de ce livre »

Dans la rubrique Réserver sur ordonnance, psychologues, psychiatres et thérapeutes prescrivent des livres à leurs patients dans le cadre de la bibliothérapie. Cette fois, Dirk De Wachter recommande La vie et le destin.

Dirk De Wachter : « J espère que les patients ressentent le  petit  pouvoir de ce livre »

Le livre

Le journaliste et écrivain russe Vasili Grossman a écrit le roman La vie et le destin dès les années 1950, mais il n'a été publié que bien plus tard. Grossman a envoyé le manuscrit à la maison d'édition en 1953, plusieurs années après la mort de Staline, mais le KGB s'en est emparé. Heureusement, une copie secrète existait et le livre a été publié en 1989.

De quoi parle-t-il ?

« Nous suivons des gens ordinaires sur fond de bataille de Stalingrad pendant la Seconde Guerre mondiale. Leur quotidien est marqué par toutes les horreurs, mais aussi par des moments d'amour. Malgré toute la misère, il y a toujours une possibilité de continuer à vivre. »

À qui recommandez-vous ce livre et pourquoi ?

« À tous les patients. Je ne me fie pas aux diagnostics des manuels, mais à l'histoire de vie de chacun. Le livre de Grossman traite du Grand Mal, que les patients maltraités ou traumatisés ont connu : horreurs de la guerre, torture, souffrance. »

« Pourtant, sous ces horreurs brille une force, une beauté, un amour. Par exemple, une scène où une vieille femme donne à boire à un soldat allemand mourant, peu après qu'il a tué ses compatriotes. C'est dans ce geste que réside le bien fondamentalement humain, le "petit" bien, comme le dit le philosophe Levinas. »

« L'histoire est en contradiction avec cette époque, où l'égoïsme et l'intérêt personnel dominent »

« Un sourire amical dans la rue, une tape dans le dos : voici le bien "stupide", naïf, que l'on fait à autrui. Ce sont des miettes, mais avec une structure de diamant. Elles ne peuvent être détruites, pas même par le rouleau compresseur du mal. »

« À travers ces points lumineux de l'interpersonnel, la vie reste valable. Cela n'atténue pas la souffrance psychiatrique, mais c'est ce peu de bien qui nous fait avancer, tête haute, sans sombrer dans le rôle de victime. »

« C'est en contradiction avec notre époque, où l'égoïsme domine et tout doit être grandiose. Le petit bien, absent d'Instagram, si futile qu'il semble s'effondrer au premier regard, se niche entre les lignes de La vie et le destin. »

« Je n'enseigne pas la littérature en consultation, mais j'ai recommandé ce livre à des patients. J'espère qu'ils ressentent son "petit" pouvoir, cette fissure dans l'obscurité à laquelle s'accrocher. »

Dirk De Wachter est psychiatre au Centre psychiatrique universitaire KU Leuven.

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