L'auteur de Il Principe est souvent vu comme l'inspiration de dictateurs. Pourtant, selon Miles Unger, auteur d'une biographie magistrale sur Niccolò Machiavel, le Florentin mérite bien mieux. Lisez cet entretien exclusif tiré de Eos Memo.

Quiconque étudie l'histoire des idées sur le pouvoir tombe inévitablement sur Niccolò Machiavel. L'auteur de Il Principe est réputé pour avoir inspiré de nombreux dictateurs par son principe : la fin justifie les moyens. Pourtant, selon Miles Unger, le Florentin ne mérite pas cette mauvaise réputation.
Dans votre livre, Machiavel apparaît comme un fonctionnaire loyal dévoué à Florence. Comment a-t-il acquis cette image sulfureuse ?
Miles Unger : « Plusieurs raisons. D'abord, il était d'une franchise rare. Il disait publiquement ce que d'autres pensaient en secret. Son jugement sévère sur l'Église et son ingérence en politique italienne a choqué. Les Florentins partageaient souvent son avis, mais il manquait de subtilité. Ses ouvrages ont vite été placés à l'Index des livres interdits.
Ensuite, il admettait que les princes puissent mentir ou tricher pour atteindre leurs buts, ce qui a ulcéré. Pourtant, Machiavel était d'une honnêteté rare. Dans une lettre à Guicciardini, il plaisante sur son propre penchant au mensonge, preuve d'une candeur rafraîchissante. Les vrais menteurs se taisent ! » (rires)
J'ai l'impression que vous l'appréciez en lisant votre biographie.
« En tant que biographe, on côtoie son sujet des années. Machiavel est captivant : il porte son cœur en bandoulière. Contrairement à Laurent de Médicis, homme d'État prudent, il est vif, drôle. Mon plaisir à l'évoquer transparaît dans le livre. »
Si Niccolò Machiavel (1469-1527) vivait aujourd'hui, il animerait débats télévisés : esprit vif, humour piquant. Miles Unger réhabilite ce penseur politique, trop souvent caricaturé en maître du cynisme.
Dans l'imaginaire collectif, Machiavel prône que la fin justifie les moyens. L'avez-vous vraiment écrit ?
« Il s'en approche dans les Discorsi, mais l'idée est plus ancienne. Son nom y est associé à juste titre : pragmatique pur, il vise l'objectif par les moyens efficaces, sans idéologie rigide. »
« Cesare Borgia fut cruel, mais unifia la Romagne ; les Florentins, par pitié, laissèrent Pistoia s'autodétruire. » Telle est la leçon machiavélienne : une cruauté mesurée crée la paix, contrairement à l'inaction vertueuse.
Machiavel est-il incompris faute de connaître ses objectifs ?
« Oui. Il Principe est un guide pratique pour Médicis, pas un traité idéologique. L'objectif ? Unir l'Italie contre les barbares étrangers, chasser l'anarchie pour un État pacifié. »
Les Discorsi révèlent-ils mieux sa pensée ? « Absolument. Républicain fervent, il préfère la république à la tyrannie : disperser le pouvoir évite les abus d'un seul. »

Miles J. Unger, historien de l'art, biographe et journaliste (ex-rédacteur en chef d'Art New England, contributeur au New York Times), excelle sur la Renaissance.
« Pragmatique, il préfère la république car sceptique sur la nature humaine : un homme seul corrompt le pouvoir. Équilibrez intérêts pour le bien commun – freins et contrepoids inspirant la Constitution américaine. Le peuple contrebalance la noblesse. »
Machiavel voit l'homme égoïste : était-il pessimiste ?
« Comme les Pères fondateurs américains, adeptes de ses idées. Ils savaient l'homme faillible : élections canalisent l'égoïsme vers la liberté. Aristote croyait au bien naturel ; Machiavel, au mal : institutions viables en tiennent compte. »
La vérité est au milieu ?
« Machiavel rit de nos faiblesses : pièces comiques comme La Mandragola, lettres joyeuses sur fêtes et prostituées. Bien plus humain que Savonarole le fanatique. »
Son côté joyeux est-il négligé ? « Oui. On le voit cynique, oubliant son génie comique et psychologique. »
Sa foi républicaine trahit-elle un optimisme ? « Flexible, il admirait Rome mais tolérait dictateurs en crise. Il Principe répond à ses frustrations diplomatiques : Florence l'a trahi. »
« Pas partisan des autocraties : Fortuna est capricieuse. Peuples libres résistent au destin. »
Machiavel avait peu confiance dans la classe dirigeante, qu'il considérait comme des parasites et un danger pour l'État.
Peut-on lire Il Principe comme manuel au pouvoir ?
« Certains PDG ou politiciens oui, comme Karl Rove (qui blâma ma note de bas de page !). Utile en États faillis comme la Somalie d'alors. Dans chaos italien, il prône unité face aux envahisseurs. »
Sa finesse lui valut l'immortalité.
« Oublié le contexte, il devint caricature shakespearienne : plus machiavélique que Machiavel ! Son franc-parler séduit. »
Trop honnête pour son bien ?
« Il aspirait à la gloire : ravi de sa postérité face à Médicis oubliés. »
Machiavel aurait adoré voir qu'il a bravé les âges.
Son legs : révolution dans la vision politique.
« Père de l'État moderne : pouvoir avant Dieu, raison d'État pour le bien commun. Inspirateur de Hobbes, Locke, Marx. Science politique naît ici. »
Que écrirait-il aujourd'hui ?
« Blogueur critique, piquant hypocrisies dirigeantes. Style vif, accessible. » (Extrait de Eos Memo, n°5, mars 2013)
Machiavel. Une biographie ; Miles J. Unger, éd. Ambo, 34,95 €.
Vie et œuvre de Machiavel
- Né à Florence en 1469
- Secrétaire de la Deuxième Chancellerie (1498-1512)
- Crée armée civile (1506)
- Emprisonné et exilé (1513)
- Écrit Il Principe (dédié à Lorenzo de Médicis)
- Succès de La Mandragola
- Discorsi sopra la prima deca di Tito Livio (1519)
- Mort en 1527