FRFAM.COM >> Science >> Histoire

La fumée industrielle à Alost : symbole de prospérité et prémices de la conscience environnementale (1850-1930)

Au cours des dernières décennies, des termes comme « concentration d'ozone », « gaz à effet de serre » ou « alarme au smog » ont marqué les esprits. Pourtant, ces phénomènes sont bien plus anciens. Les plaintes contre la pollution ne datent pas d'hier, même si elles sont aujourd'hui plus virulentes. Dès le XIXe siècle, dans la ville industrielle d'Alost (Aalst), les journaux locaux en faisaient état. Les réactions exprimées dans la presse entre 1850 et 1930 révèlent une conscience environnementale naissante.

La fumée industrielle à Alost : symbole de prospérité et prémices de la conscience environnementale (1850-1930)

Alost, cinquième ville industrielle de Belgique

Au début du XXe siècle, Alost était la cinquième ville industrielle de Belgique. Les cheminées d'usines dominaient le paysage urbain jusqu'aux années 1910. En 1910, la revue De Volksstem vantait la position économique de la cité : « Après Bruxelles, Anvers, Gand et Liège resplendit Alost, dont la diligence et l'activité assidue s'écrivent dans l'air avec la fumée s'échappant des nombreuses cheminées. » Le 17 octobre 1910, le même journal affirmait même qu'Alost prenait la tête en tenant compte du nombre d'habitants. Cette vision rejoignait une thèse formulée vingt ans plus tôt dans De Denderbode : « Le travail doit faire fumer la cheminée ; c'est du travail que tout doit venir. »

En Angleterre, un hymne ouvrier, « The Song of the Workers » (De Werkman, 25 février 1910), célébrait pareillement la fumée : « Une couronne de fumée couronne la cheminée / Les roues crissent, l'estampage. / Là l'ouvrier se tient devant le métier / Dans l'air vicié et les fumées. »

Déjà le 31 octobre 1892, De Denderbode décrivait le changement de la qualité de l'air à Alost : « La neige emporte avec elle la suie de nos cheminées, machines à vapeur, brasseries et usines. » L'eau de fonte dégageait « une odeur de cuir brûlé, une couleur brune sale avec des sédiments noirs ». La neige agissait comme un filtre à air, mais le dégel renvoyait la pollution « dans l'espace aérien bas dans lequel nous vivons ». La fumée était alors vue comme désinfectante, et seule la suie noire ou les odeurs nauséabondes alarmaient.

Le 6 avril 1893, De Denderbode évoquait une invention allemande réduisant la fumée soufrée. Vingt ans plus tard, en 1913, un article ironique « La lutte pour la vie » questionnait : « Pourquoi la fumée sale et grosse s'élève-t-elle des cheminées des usines ? » L'historien local Petrus van Nuffel, en 1916 dans De Volksstem, critiquait les « hautes cheminées vomissant une odeur nauséabonde » de l'usine de glucose sur l'île de Chipka.

Les nuisances olfactives d'une usine de sels d'ammoniac en 1877 s'avérèrent provenir de l'usine de glucose (De Denderbode, 10 juin 1877).

Faim de charbon

Le 22 décembre 1910, De Denderbode plaidait contre la « faim de charbon » polluante, prônant l'électricité via l'écluse de la Dendre. Dès 1905, le journal vantait les moulins à vent comme générateurs d'électricité, citant l'exemple de Wittkeil en Silésie.

Pendant l'entre-deux-guerres, la Belgique expérimenta les éoliennes sans succès notables. La centrale électrique d'Alost, sur la Dendre, brûlait du charbon acheminé par barges, provoquant plaintes et interventions provinciales en 1928. En 1930, l'échevin Alfred Nichels dénonçait à la Chambre les fumées noircissant le linge et contraignant les promeneurs du parc à s'abriter. La police et un huissier constatèrent les dommages.

À Londres et Leipzig, la pollution augmenta pareillement avec l'électricité.

Pluie de cendres

Au conseil municipal du 25 février 1927, le conseiller Bocqué évoqua la « fumée mêlée de fins grains de cendre » de la centrale. Dès 1866, un tribunal bruxellois accordait indemnités pour pollution de l'eau de pluie ou du linge. En 1930, Recht en Vrijheid signalait toujours la « pluie de cendres ».

Ménages

Le charbon domestique polluait autant que l'industrie, surtout à Londres. À Alost en 1890 (25 544 habitants), la fumée sur Chipka provenait aussi des foyers. L'usine à gaz promouvait les cuisinières à gaz « propres et économiques », ignorant ses propres émissions d'acide sulfurique.

La fumée industrielle à Alost : symbole de prospérité et prémices de la conscience environnementale (1850-1930)

La pollution de l'industrie textile marque encore les sols d'Alost. Ovam étudie 10 sites contaminés.

Nouvelle usine, nouveaux problèmes

En 1904, une usine de soie artificielle (viscose) sur la Dendre suscita critiques. En 1909 et 1930, Recht en Vrijheid dénonça vapeurs toxiques, maladies (estomac, peau) et conditions infernales. Le chômage freinait les actions, comme l'analyse Christophe Verbruggen dans L'odeur gâche nos comestibles (2002) sur Gand.

Pas de fumée, le début du désespoir

En 1907, John W. Graham s'interrogeait sur la tolérance anglaise à la fumée. À Alost, « fumer ou pas fumer était lié à la survie à court terme ». La fumée symbolisait fierté et progrès, son absence désespoir, comme dans le poème La cheminée sans fumée du XIXe siècle Lancashire.

Fumer ou pas fumer était littéralement lié à la survie à court terme.

(Extrait de Eos Memo, n° 6, juin 2013)

[]