Judith Keller est chercheuse internationale en géographie à l’Université de l’Illinois à Urbana-Champaign. Cet article est originellement paru sur La Conversation.
La fondation Make It Right, fondée par Brad Pitt, a construit 109 maisons attractives et abordables dans le Lower Ninth Ward à La Nouvelle-Orléans, pour les familles déplacées par l’ouragan Katrina en 2005. Aujourd’hui, ce lotissement est en pleine déliquescence. La grande majorité de ces habitations récentes est affectée par de graves défauts de construction : moisissures, termites, bois pourri, inondations et autres problèmes structurels.
Au moins six maisons sont condamnées et abandonnées. Plusieurs résidents ont engagé des poursuites judiciaires toujours en cours. En résumé, une organisation à but non lucratif, soutenue par des architectes renommés comme Frank Gehry et médiatisée avec faste pour aider les victimes d’une catastrophe, a créé une nouvelle catastrophe.
Ces défauts structurels menacent la santé des occupants. Malgré son nom évocateur, Make It Right n’a pas résolu ces problèmes et a cessé d’assister les résidents. L’organisation, dirigée par des célébrités hollywoodiennes, semble avoir disparu.
En tant que géographe urbaine spécialisée dans le développement du logement, j’étudie les déboires de Make It Right depuis 2018, date à laquelle les résidents ont sollicité le conseil municipal de La Nouvelle-Orléans pour des inspections officielles. La situation s’est aggravée, illustrant les risques des projets immobiliers non lucratifs.

Situé dans le Lower Ninth Ward, quartier historiquement afro-américain et modeste de La Nouvelle-Orléans, ce développement de 2008-2015 se distinguait par la vente des maisons plutôt que leur location.
Les architectes ont visé une conception écologique « du berceau au berceau », avec matériaux recyclables, eau propre et énergie renouvelable. Toutes étaient équipées de panneaux solaires et de systèmes de chauffage/refroidissement écoénergétiques.
Make It Right a investi 26,8 millions de dollars, mais n’a réalisé que 109 maisons au lieu de 150 prévues. Vendues autour de 150 000 $ – en deçà des coûts réels –, elles devaient être abordables.
L’objectif déclaré : améliorer la conception des logements abordables et diffuser les bonnes pratiques. Make It Right visait aussi la revitalisation du quartier via un jardin communautaire et des réunions de propriétaires.
Pourtant, bien que récentes, seules six maisons sont en bon état selon mes données. La plupart ont nécessité des réparations partielles ou totales ; deux ont été démolies pour cause de moisissures graves.
De nombreuses habitations manquaient d’éléments essentiels comme gouttières, surplombs, peinture étanche ou protections des poutres, indispensables face au climat subtropical et aux pluies torrentielles.
Brad Pitt, fondateur en 2007 et figure publique, siégeait encore au conseil d’administration en 2018. Ses avocats arguent de son irresponsabilité personnelle, mais un juge a retenu sa qualité de fondateur et collecteur de fonds en 2019.
J’ai interrogé 11 résidents et sept experts urbanistes, analysé évaluations foncières et permis de construire, et effectué un recensement sur place avec cartographie de l’état actuel.
Les résidents étaient initialement enthousiastes, se sentant partie d’un projet ambitieux.
Harry (pseudonyme, comme pour tous) a dû évacuer pour des rénovations partielles inefficaces : « Ils ont eu une seconde chance de rater, pas de réussir. Deux fois raté. »
Début 2022, six maisons sont vacantes pour moisissures, pourriture, inondations et vices structurels. Hanna, jeune primo-accédante, a fui sa maison démolie ensuite. Huit mois après emménagement, « elle était complètement en ruine » : toit plat défaillant, infiltrations, termites, moisissures toxiques affectant sa santé. « Pas de doublure argentée, ça a ruiné mes plans de vie. »

La plupart vivent dans l’incertitude : durée de vie de la maison, impacts sanitaires, finances en cas de perte.
Harry : « C’est une bombe à retardement. » D’autres évoquent stress constant, abus massif et manque de soutien. William déplore « le retrait total de Make It Right de toute responsabilité ».
Face au silence de Make It Right, plusieurs poursuites sont en cours. Certains résidents accusent aussi les autorités locales.
Claire : « La ville, censée inspecter et sécuriser, a failli à sa mission. »

Mes tentatives de contact (courrier, e-mail, visites) ont échoué. En décembre 2021, son bureau était en phase de déménagement vers un entrepôt, sans personnel.
Pas de formulaires 990 IRS depuis 2018 ; poursuites bancaires ; site obsolète ; téléphone déconnecté. Même le jardinier est créancier. Make It Right attaque ex-dirigeants et architecte en chef pour faute.
The Conversation U.S. a aussi échoué à les joindre.
Projet similaire abandonné à Kansas City ; problèmes au Montana et New Jersey.
La ville envisage de saisir une propriété dangereuse. En 2018, Make It Right dépensait plus en frais juridiques qu’en construction/maintenance.
Résidents paient souvent de leur poche. Mario : « J’ai réparé moi-même : plafond effondré, bois pourri, petit à petit pour nous permettre. »
Certains créditent les bonnes intentions de Pitt : David : « Il voulait des logements abordables et repeupler le quartier. »
Les promoteurs non lucratifs sont cruciaux pour l’accession à la propriété, mais leur responsabilité est en question, comme à Chicago ou Washington D.C. Des projets mal gérés aggravent les vulnérabilités des plus modestes.
[]