Donatella Zona est professeure associée de biologie à l’université d’État de San Diego. Cet article a été initialement publié sur La Conversation.
Les images satellites révèlent que l’Arctique verdit alors que les températures y grimpent trois fois plus vite que la moyenne mondiale.
Certaines théories avancent que ce « verdissement de l’Arctique » atténuerait le changement climatique. L’idée : les plantes, en absorbant plus de CO2 grâce à la hausse des températures, réduiraient les gaz à effet de serre réchauffant la planète.
Mais est-ce vraiment le cas ?
Biologiste spécialisée dans la réponse des écosystèmes au changement climatique, dont ceux de la toundra, j’ai mené avec mes collègues et étudiants, sur cinq ans, des observations in situ dans des sites isolés de l’Arctique pour trancher.
La toundra arctique, vaste étendue sans arbres couvrant l’extrême nord de l’Amérique du Nord et de l’Eurasie, abrite un pergélisol gelé en profondeur. Sa surface supérieure bourgeonne d’herbes et d’arbustes bas durant les brefs étés.
Les satellites traquent ce verdissement via la lumière visible et proche infrarouge réfléchie par la végétation : une verdure saine absorbe la première et renvoie la seconde, permettant d’estimer la biomasse végétale sur de grandes zones.
Cependant, ils ne quantifient pas l’absorption de CO2.
Jusqu’ici, les mesures terrestres manquaient pour valider si la fonte neigeuse précoce boostait la séquestration carbonée. Notre étude a comblé ce vide : nous avons collecté des données précises sur le CO2 près des plantes et sols dans 11 écosystèmes toundriques (Alaska, Canada, Sibérie, Groenland), sur pergélisol continu, affrontant ours et nuits glaciales.
Les plantes arctiques n’ont que trois mois pour croître et se reproduire avant les grands froids.
Notre enquête visait l’impact d’un démarrage précoce sur la capture annuelle de CO2. Résultat surprenant : malgré un verdissement marqué, l’absorption globale de CO2 reste stable ou augmente faiblement.
En analysant semaine par semaine, le motif apparaît : juin profite de la neige fondue pour une productivité accrue, mais juillet voit chuter la photosynthèse – habituellement à son pic –, et août accuse un net déficit.
Arbustes, carex et plantes des zones humides ne stockent plus en fin de saison. Comme un réveil matinal suivi d’un coucher prématuré.
Questions ouvertes : causes de ce phénomène ? Lien fiable entre NDVI (indice satellitaire) et CO2 ? (Fort dans certains sites, nul dans d’autres.) Pas de stress hydrique détecté.
Si la toundra ne prolonge pas sa séquestration, l’espérée hausse de biomasse carbonée risque de ne pas advenir.
Pire : la toundra est un puits de carbone net grâce à des hivers freinant la décomposition. Le dégel du pergélisol libère cependant des gaz à effet de serre massifs.
Les shifts végétaux perturbent l’ensemble de l’écosystème, faune et humains inclus.
Le GIEC note déjà des effets sur sécurité alimentaire et hydrique via la neige. Communautés autochtones, dépendantes de chasse, piégeage et pêche, subissent ces déséquilibres arctiques complexes.
Si le verdissement ne booste pas la capture de CO2, les modèles climatiques sous-estiment peut-être le réchauffement, invalidant un frein escompté.
