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Le paludisme fait-il son retour en Europe ? L'avis d'un expert

Pour la première fois depuis des décennies, le paludisme réapparaît en Europe, notamment en Grèce. Faut-il craindre un "souvenir" indésirable de vacances, ou la maladie pourrait-elle s'inviter chez nous ? Pourquoi ne pas éradiquer simplement ces moustiques ?

Le paludisme fait-il son retour en Europe ? L avis d un expert

L'humanité lutte contre les moustiques depuis des millénaires, mais ces insectes semblent prendre l'avantage. Environ 3,2 milliards de personnes sont exposées au paludisme, causant 750 000 décès par an – plus que le cancer, la guerre ou les maladies cardiovasculaires.

« Il suffit de trois jours de victimes du paludisme pour égaler les 8 500 décès de l'épidémie d'Ebola », explique Bart Knols, entomologiste médical et fondateur d'In2Care, spin-off de l'Université de Wageningen. Depuis 22 ans, il combat le paludisme avec passion. Ayant lui-même survécu à neuf infections et d'innombrables piqûres, il précise : « Je n'ai rien contre les moustiques, mais contre les parasites qu'ils transmettent. Toutes les 30 secondes, un enfant en meurt. Cela me rend furieux. »

Pas une maladie exclusivement tropicale
Contrairement aux idées reçues, le paludisme n'est pas une maladie tropicale. Il sévissait autrefois en Belgique, aux Pays-Bas, en Sibérie et en Finlande, avant d'être repoussé vers les zones tropicales dans les années 1950-1960.

Aujourd'hui, il revient aux portes de l'Europe. Si le changement climatique joue un rôle mineur, la mondialisation est la principale responsable. Les moustiques Anophèles, vecteurs du paludisme, sont présents localement mais inoffensifs sans parasite. Ce dernier voyage avec les humains depuis les tropiques, propageant la maladie via nos moustiques autochtones.

Pas de panique immédiate cependant. « Le moustique domestique commun ne transmet pas le paludisme. De plus, nos systèmes de santé réagissent vite », rassure Knols. Aux États-Unis, plus de 1 000 cas importés en 2014 n'ont causé aucune épidémie. Aux Pays-Bas, 166 cas en 2013 ; en Belgique, 250-300 par an (chiffre sous-estimé). Quelques transmissions locales près de l'aéroport de Zaventem ont été observées.

Le risque augmente si les systèmes de santé faiblissent, comme en Europe du Sud avec les coupes budgétaires. En Grèce, après réduction des programmes anti-moustiques, des cas autochtones sont apparus pour la première fois en 40 ans.

L'éradication est-elle possible ?
L'Europe a éradiqué le paludisme grâce à des diagnostics rapides, traitements efficaces et DDT massif. Mais l'OMS a abandonné l'objectif mondial en 1969, laissant la maladie rebondir. Plus de 100 pays l'ont éradiquée depuis, prouvant sa faisabilité.

Résistance croissante
Moustiques et parasites résistent aux insecticides et médicaments. Les Anophèles sont désormais mille fois plus résistants. L'artémisinine, traitement phare, voit émerger des résistances en Asie du Sud-Est – un scénario catastrophe si cela gagne l'Afrique.

Filets, pièges et innovations
La Fondation Bill & Melinda Gates relance l'éradication depuis 2007. Les moustiquaires réduisent la mortalité infantile de 63 %, avec 500-600 millions distribuées en Afrique. Mais problèmes culturels persistent : acceptation du paludisme comme "norme".

Knols a gagné un Ig Nobel pour ses travaux sur l'odeur du fromage de Limbourg attirant les moustiques (synthétisée pour pièges). Autres innovations : moustiques stériles, fongicides. In2Care teste des tubes d'avant-toit en Tanzanie : moustiques attirés par l'odeur humaine meurent au contact d'un insecticide.

Malgré tout, nouveaux insecticides et médicaments sont cruciaux. L'OMS vise 90 % de réduction des décès d'ici 2030, sans quoi l'objectif échouera.

Biodiversité et éradication
Éradiquer les moustiques Anophèles n'impacterait pas la biodiversité : pas source alimentaire majeure. L'enjeu est l'éradication complète pour éviter rebonds, car la semi-immunité locale s'estompe rapidement (ex. : footballeurs africains en Europe).

Knols, "cochon d'Inde" des recherches (piqûres volontaires nues !), reste déterminé malgré risques d'allergies. « Une fois lancé, il faut aller jusqu'au bout. »

Cet article a déjà été publié dans Eos, juin 2015.

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