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Chaque patient est unique : défis et innovations de la médecine de demain

Exploration de données, apprentissage automatique, jumeaux numériques : ces concepts fascinants transforment-ils vraiment les soins aux patients ? Entrons-nous dans une ère de surveillance médicale omniprésente ? Les experts Johan Decruyenaere (UZ Gent) et Peter Peumans (imec) analysent les évolutions, tendances et défis majeurs en santé.

Cette interview est également publiée dans le dossier spécial Technologie et santé.

La médecine de demain sera façonnée par des tendances incontournables. Outre le vieillissement de la population, une hausse des cas de démence, maladies liées à l'opulence et troubles psychologiques semble inévitable. Johan Decruyenaere et Peter Peumans décryptent ces enjeux avec expertise.

Quelles évolutions les médecins doivent-ils anticiper dans les décennies à venir ?

Johan Decruyenaere : « Une préoccupation majeure est l'augmentation des cancers, liée au vieillissement mais aussi aux progrès médicaux. Autrefois, les maladies cardiovasculaires emportaient les patients vers 65 ans ; aujourd'hui, ils vivent plus longtemps et risquent un cancer ultérieur. »

« Les infections gagnent aussi du terrain. Les traitements anticancéreux prolongent la vie mais affaiblissent l'immunité, rendant les patients vulnérables. La multimorbidité croît avec l'âge : chaque patient unique exige un traitement complexe. »

« Nous ne savons pas ce que l'avenir réserve. Nous savons juste que nous n'y sommes pas préparés. » Johan Decruyenaere

Peter Peumans : « Les pandémies, comme le COVID-19, nous obligent à repenser notre vulnérabilité. Surpopulation, proximité avec les animaux et mobilité accrue favorisent les zoonoses. Nous avons connu la peste, Ebola, SRAS, MERS... et l'avenir reste incertain. »

Decruyenaere : « Les troubles psychologiques explosent : perte des communautés solidaires, vie solitaire, société complexe générant stress, anxiété et addictions. »

Chaque patient est unique : défis et innovations de la médecine de demain

Johan Decruyenaere, médecin à l'UZ Gent, spécialiste des soins intensifs, coordonne le Fonds pour l'innovation et la recherche clinique depuis 2016. Membre de la Royal Academy of Medicine, il préside le comité permanent de la médecine numérique.

Outre l'afflux de patients, quels autres défis ?

Peumans : « Les patients sont mieux informés, apportent leurs données et exigent une qualité de vie prolongée. Mais les coûts des soins grimpent, freinés par des thérapies onéreuses qui, bien que salvatrices individuellement, pèsent sur le système. »

Decruyenaere : « Les prix des nouveaux traitements intègrent les coûts évités (hospitalisations...). Cette logique, appliquée ailleurs, exploserait les tarifs. Une révision s'impose pour préserver la sécurité sociale. »

Peumans : « La pénurie de personnel médical est un défi majeur. La technologie pourrait compenser. »

La migration comblera-t-elle ce manque ?

Decruyenaere : « Oui, mais avec sensibilité culturelle. Par exemple, la mort cérébrale, acceptée en Occident, pose question ailleurs. Gérer ces nuances enrichit la pratique. »

Chaque patient est unique : défis et innovations de la médecine de demain

Peter Peumans, master KU Leuven et PhD Princeton, est CTO Santé à imec.

Quelles innovations au diagnostic ?

Peumans : « Le data mining excelle en imagerie (IRM, scanner) et génétique, où les volumes de données exigent l'IA. Mais pas de miracles pour les bien-portants. »

Decruyenaere : « L'IA relie entrées et sorties, mais ignore la causalité, essentielle en médecine. L'apprentissage automatique nécessite des masses de données, contrairement au cerveau humain. Les biais (comme le "biais temporel immortel") piégent les analyses. Des avancées sont vitales. »

« Si mesurer était aussi simple qu'une recherche web, nous détecterions les maladies plus tôt. » Peter Peumans

Peumans : « Des mesures partout, sans labo, accéléreraient les soins. »

Decruyenaere : « La biopsie liquide est prometteuse, mais faux positifs/négatifs risquent surdiagnostic et surtraitement. Éviter les tests sans thérapie viable, comme certains risques génétiques de démence. Les stats absolues comptent plus que relatives. »

Comment évolueront les traitements ?

Peumans : « CRISPR-Cas9, robotique (microrobots, exosquelettes), interfaces cerveau-machine pour Parkinson ou amputés. Thérapies personnalisées (CAR-T), jumeaux numériques pour tester médicaments sur organoïdes. »

« Ce qui se passe dans notre corps est si complexe qu'on ne peut le réduire à quelques paramètres. » Johan Decruyenaere

Decruyenaere : « La médecine de précision cible biomarqueurs uniques, maximisant l'efficacité. »

Wearables et apps préviendront-ils les maladies ?

Decruyenaere : « Plutôt détection précoce que vraie prévention, limitée sans mode de vie sain. Risque de médicalisation excessive et surtraitement (ex. PSA prostate). »

Peumans : « Les wearables progressent (oxygène sanguin), mais choix individuel primordial. »

« Ne médicalisons pas totalement nos vies. » Johan Decruyenaere

Implications éthiques des données ?

Decruyenaere : « Méfiance envers la "fausse science" (biais, cherry-picking). Exiger transparence des données/algos. »

Peumans : « Confidentialité cruciale ; interdire abus (assurances). »

Decruyenaere : « Éviter assurances à risque qui minent la solidarité. »

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