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Réinventer l'amour sans cesse : dialogue entre Paul Verhaeghe et Leo Bormans

Psyché & Cerveau a invité le psychologue clinicien et psychanalyste Paul Verhaeghe (UGent) et l’écrivain Leo Bormans, tous deux auteurs à succès, pour une conversation approfondie sur l’amour.

Réinventer l amour sans cesse : dialogue entre Paul Verhaeghe et Leo Bormans

Pendant des siècles, poètes et philosophes ont chanté et décrit l’amour, toujours insaisissable et mystérieux. La science ne s’y est intéressée que récemment, identifiant substances chimiques et zones cérébrales activées dans cet élan universel.

À l’opposé, la culture populaire diffuse clichés doux, manuels prometteurs souvent saupoudrés de pseudo-science, et idéaux trompeurs. Entre la rationalité scientifique et les images superficielles, d’autres approches essentielles sont négligées.

Paul Verhaeghe, professeur à l’Université de Gand, est reconnu pour ses lectures contemporaines de Freud et Lacan, et ses analyses de l’impact des tendances sociales, notamment le néolibéralisme, sur notre psychisme. Il en traite dans son récent Identity (2012) et la version remaniée de son best-seller L’amour au temps de la solitude (2010).

Leo Bormans, auteur mondialement lu avec The World Book of Happiness, a compilé The World Book of Love (2013), où 100 experts de 50 pays partagent leur vision de l’amour en 1000 mots. Des voix d’Europe de l’Est, du Mexique, d’Afrique du Sud, du Liban, d’Inde, de Chine, du Népal ou du Japon enrichissent cette perspective plurielle.

Avons-nous besoin d’un nouveau livre sur l’amour ?

Leo Bormans : J’ai interrogé des gens du monde entier sur leurs motivations. Être aimé ou aimer est prioritaire, mais ils peinent à exprimer l’amour au-delà de clichés : « une reine à la maison, une princesse à la cuisine, une pute au lit ». Fleurs, cœurs, Saint-Valentin... Nous restons primitifs sur le sujet. J’ai cherché des savoirs scientifiques récents, comme ceux de Paul Verhaeghe.

Paul Verhaeghe : Absolument. L’amour est indéfinissable en psychanalyse ; il faut le redéfinir sans cesse. Lacan dit : « Ce qui ne cesse pas de ne pas s’écrire ». Réinventer l’amour, c’est créer sa propre histoire. Les films hollywoodiens imposent une unique voie idéale : faux. Le livre de Leo brille par sa diversité sans dogme.

Bormans : Chacun écrit son livre d’amour, influencé par histoire et culture. Utilisé en thérapie, il aide les couples à dialoguer sur origines, évolution, sexe ou attachement. L’amour devient un troisième acteur nommé. Un vocabulaire partagé émerge, favorisant valeurs communes. L’amour est un dialogue, non une thérapie.

Pourquoi tant d’ignorance sur l’amour ?

Bormans : On l’a délégué aux institutions : « Dieu est amour ». Mythes de paradis éternel ou passion infinie sont toxiques, comme ces films idéalisés ou astuces miracles.

Verhaeghe : Notre culture infuse mythes et histoires, souvent hollywoodiens, mâtinés de pseudo-science romantico-chrétienne du « seul et unique ». L’érotisme en est exclu. Les Lumières ont priorisé la raison, réprimant passions. Notre langage est pauvre : un seul « je t’aime » pour tout, contrairement au grec ancien aux nuances riches (familial, érotique, spirituel).

Plus de sagesse ailleurs ?

Bormans : En Orient, l’amour est un art de vivre : « j’aime » (capacité) vs. « je t’aime » (possession occidentale). Priorité à famille ou groupe ; aimer rend aimant.

Verhaeghe : Anthropologiquement, nos sociétés nucléaires isolent le couple, pire structure psychiquement. Autrefois, clans diluaient tensions.

Impact de notre culture mercantile et hypersexualisée ?

Verhaeghe : Dramatique. Publicité et sur-sexualisation sont éthiquement dangereuses, greffées sur l’idéal romantique consumériste. Érotisation infantile nie la sexualité enfantine réelle tout en imposant l’adulte prématurément.

Verhaeghe : « L’influence de la publicité et de la sursexualisation est carrément dangereuse et contraire à l’éthique »

Conséquences sur l’amour ?

Verhaeghe : Déception accrue chez la jeunesse, processus maturatif court-circuité. Amour organique : essais-erreurs, engouement (7-8 mois) puis réalité.

Bormans : Déception post-engouement vient de projections divinisantes. Amour vrai active récompense cérébrale, stimule croissance (phénomène Michel-Ange) via liberté mutuelle.

Bormans : « L’amour stimule notre croissance personnelle, notre développement et nos processus d’apprentissage »

Amour et luxure conciliables ?

Verhaeghe : Oui, mais ardu. Érotisme lié à transgression ; dans relation permise, il s’estompe ? Distinguer amour et sexualité.

Bormans : Amour donne résilience via ocytocine (molécule morale favorisant confiance). Contre solitude néolibérale.

Verhaeghe : Néolibéralisme concurrence tous, isole. Couples rivaux émergent.

Bormans : Amour crée cohésion ; économie stressante laisse peu de temps.

Verhaeghe : Nouvelles formes : LAT (living apart together), AAP (à avis prix).

Leçons tirées ?

Verhaeghe : Engouement finira ; évaluer compatibilité réelle, apprendre à négocier.

Bormans : Perspectives globales stabilisent ; valoriser l’existant sans hype médiatique.

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