Depuis la pandémie de Covid-19, la pensée complotiste connaît un regain d'intérêt. Est-ce un phénomène médiatique éphémère ou un signal d'alarme ? Qui y est sensible ? Eos – via sa stagiaire Alice Dooreman – interroge le philosophe moral Brecht Decoene.
Brecht Decoene, philosophe moral et auteur de Suspicion, entre faits et fiction (2016), analyse le raisonnement complotiste. Voix off fictive assurée par l'acteur Mats Vandrogenbroeck.
Quelles sont les caractéristiques typiques d'une théorie du complot ?
«L'idée centrale repose sur une élite qui nous ment et nous manipule. Grande méfiance envers les politiques, les scientifiques et les médias, souvent impliqués. Les théories du complot sont liées à l'actualité : pendant le confinement, tout tournait autour du Covid ; les théories sur le 11 Septembre ont resurgi après l'explosion au port de Beyrouth.»
Comment naît une théorie du complot ?
«La méfiance est la base, souvent justifiée par l'Histoire : scandales d'abus sexuels couverts par l'Église ou l'étude de Tuskegee sur la syphilis chez des Noirs américains pauvres. Ces faits alimentent des soupçons persistants, comme sur le sida ou la drogue dans leurs communautés.»
«Les chocs comme la crise Covid boostent le complotisme : remise en cause de la version officielle («Covid n'est qu'une grippe»), puis explications alternatives (virus créé à Wuhan ou par Bill Gates, lien avec la 5G, masques comme «museaux»). Plus d'adhérents, plus c'est une «théorie».»
Qui est le plus sensible au complotisme ?
La suspicion est innée, mais devient pathologique chez les complotistes, souvent trompés par le passé (comme dans De Mol). Ils sont anti-scientifiques, spirituels ou religieux, et y trouvent un sens : «Éveil».
«Dans les sociétés ouvertes, les complots visent les institutions ; dans les dictatures, les dirigeants accusent les minorités. Aux USA, des figures comme Trump propagent des théories (climatoscepticisme), rendant le délire mainstream.»
À quel point est-ce dangereux ?
«Les complotistes résistent aux vaccins, menaçant la santé publique, et risquent la radicalisation. Exemples : Breivik (remplacement par les musulmans) tuant 77 personnes ; incendies de pylônes 5G (en fait 4G), perturbant les hôpitaux.»
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