Au début de la pandémie de Covid-19, on prédisait un baby-boom lié à une rediscouverte de la solidarité et de l'amour. Pourtant, la réalité est inverse : les naissances chutent drastiquement. Comment l'expliquer ?
Les divorces explosent et les naissances s'effondrent. Aux États-Unis, environ 300 000 bébés de moins sont nés l'an dernier. Un phénomène similaire touche la France, l'Italie et l'Espagne. Pour beaucoup, il ne s'agit pas seulement d'un report, mais d'une annulation définitive. Ces enfants à naître sont les victimes méconnues de la crise sanitaire.
L'explication classique des économistes repose sur l'incertitude matérielle et financière. Avant le XXe siècle, les enfants étaient un investissement rentable : main-d'œuvre utile et assurance-retraite. Aujourd'hui, dans nos sociétés high-tech, ils coûtent temps, argent et énergie sans retour productif. En période d'incertitude, les couples reportent donc leur projet parental.
Ce raisonnement a longtemps tenu la route. Mais il vacille. Dès 2019, avant la pandémie, en Flandre, la femme moyenne désirait 2,2 enfants, soit 0,6 de plus que la réalité. Derrière ce écart se cache souffrance, ruptures, dépressions et infertilité. Pourquoi, dans une société prospère avec un État-providence généreux, ne parvenons-nous pas à ce souhait fondamental ?
D'un point de vue strictement économique, c'est paradoxal. En Belgique, les aides abondent : allocations familiales, crèches subventionnées, enseignement public abordable. L'État assume l'essentiel des coûts. La crise n'a pas tant altéré cela, avec un soutien massif et un risque vital faible pour les 20-40 ans. Pourquoi cette insécurité perçue ?
Une étude récente de trois anthropologues américains met en lumière la concurrence de statut croissante. Le statut social, lié à revenu et éducation, exige des études longues et une carrière soutenue – non seulement pour la sécurité financière, mais pour le respect social. Cette pression psychologique épuise l'énergie mentale disponible pour la parentalité.
Aujourd'hui, soit nous sommes forcés de ne plus travailler, soit nous vivons dans une sorte de matrice où nos vies interagissent avec des écrans. Dans les deux cas, c'est moins clair pour quoi et pour qui nous vivons et travaillons.
Cela explique l'âge maternel en hausse : en Belgique, de 27,3 ans en 1998 à 29,1 ans en 2017 pour la première naissance. Non par insécurité matérielle, mais par quête de statut.
Ce n'est pas forcément négatif : prolonger études et carrière peut réaliser des aspirations. Mais beaucoup regrettent de ne pas avoir plus d'enfants, par peur de décrocher dans la course compétitive.
L'expression "het faire" illustre ce basculement : le succès commercial n'est plus une trahison, mais un triomphe. Dans l'université, "chercheur indépendant" évoque désormais l'échec darwinien.
Les confinements exacerbent cela : le besoin de statut repose sur la reconnaissance des autres. Privés de contacts ou confinés aux écrans, nous perdons clarté sur notre vie. Sans cela, fonder une famille devient ardu.
Ce diagnostic est pessimiste – le mal va au-delà des congés parentaux ou de l'égalité hommes-femmes. Mais optimiste aussi : nos angoisses de statut sont mentales. Nous pouvons nous en affranchir.