La crise corona nous a propulsés dans un territoire inconnu. Pour y voir plus clair, nous recourons instinctivement à des analogies familières. Ces comparaisons influencent profondément nos choix et nos décisions collectives.
Notre cerveau excelle dans le recyclage d'idées : face à un phénomène nouveau, il en cherche un similaire. Cette stratégie cognitive est précieuse. Par exemple, pour appréhender l'électricité, on l'assimile à l'eau : elle circule dans un circuit comme un fluide, les interrupteurs agissent comme des vannes, une batterie comme une pompe. Cette "analogie hydraulique" offre une intuition immédiate, utile pour des tâches pratiques. Cependant, aucune analogie n'est parfaite : l'eau ne génère pas de champ magnétique, et l'électricité ne coule pas vers le bas. Si le recyclage aide à penser, il peut aussi nous égarer.
Les études linguistiques confirment l'omniprésence des métaphores dans notre langage quotidien. Souvent inconscientes, elles modèlent notre pensée. Une métaphore inadaptée mène à des conclusions erronées. Examinons donc avec discernement celles invoquées pour la crise corona : guerre, punition ou catastrophe. Chacune éclaire un aspect, mais toutes présentent des limites.
La crise corona est souvent décrite comme une guerre : le virus est l'ennemi à vaincre, les soignants des soldats en première ligne. Cette métaphore mobilise l'esprit collectif et le sens du devoir civique. Mais elle évoque aussi un repli nationaliste et une centralisation accrue, freinant la coopération internationale. Si les fermetures de frontières sont temporaires, la recherche scientifique et la solidarité mondiale restent essentielles, surtout face aux pays vulnérables.
Une exagération qui justifie de grands sacrifices
Elle dramatise outre mesure la menace, comme si la société entière était en péril. Cela légitime des sacrifices massifs et marginalise les priorités non sanitaires : reports d'élections en Bolivie, gel de la Cour suprême en Israël, pouvoirs exceptionnels en Hongrie ou assouplissement environnemental aux États-Unis. Bien que non causale directe, la rhétorique guerrière les facilite. Trump se proclame "président de guerre", Netanyahu promet "tous les moyens", y compris technologiques et numériques, contre "l'ennemi invisible". Une telle rhétorique mérite vigilance.
Autrefois, les épidémies étaient vues comme des punitions divines, comme la peste, fléau de Dieu. Aujourd'hui, cette analogie persiste dans certains milieux religieux conservateurs. Un prédicateur de la 'Bible Belt' néerlandaise y voit "un remède entre les mains de Dieu", rejetant parfois les mesures préventives.
Dans le débat public, elle surgit subtilement. Face à l'infection de Boris Johnson, The Guardian évoque sa nonchalance : "Les dirigeants doivent donner l'exemple." Sur Twitter : "On récolte ce qu'on sème." Si l'agacement est légitime, la schadenfreude est déplacée.
Elle invite à questionner notre responsabilité collective
Cette métaphore a un mérite : elle pointe nos modes de vie favorisant les virus (densité urbaine, contacts animaliers, voyages). Bien que la densité soit fixe, nos interactions avec la faune et nos déplacements méritent réexamen, pour d'autres raisons aussi.
Troisième analogie : la catastrophe naturelle. Herman Goossens prédit une "tempête corona" ou un "tsunami" ; Marc Van Ranst parle de transformer une "catastrophe majeure en catastrophe". Elle capture la vitesse et l'ampleur de l'épidémie. Limite : ces événements sont brefs, suivis d'un retour rapide à la normale – hypothèse incertaine pour la corona. Avantage paradoxal : cette brièveté motive l'action immédiate.
Elle favorise solidarité et initiative décentralisée
Ses forces : pas de culpabilisation individuelle, pas d'alarmisme excessif, promotion de la solidarité transfrontalière et des initiatives locales. Elle relie même la crise à nos comportements collectifs, comme pour certaines catastrophes anthropiques.
Experts, décideurs, médias : choisissez vos mots avec soin. Les métaphores orientent la réflexion et nos solutions. Plutôt que tranchées ou châtiment mérité, nous sommes dans l'œil du cyclone.
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