FRFAM.COM >> Science >> sciences naturelles

Pourquoi les scientifiques manifestent-ils ? Exigeons des nuances face à la désinformation

Le 22 avril, Journée internationale de la Terre, des scientifiques du monde entier descendent dans la rue. Sylvia Wenmackers, physicienne et philosophe des sciences, participe à la Marche pour la Science. Dans cette tribune, elle explique ses motivations.

"La cause fondamentale des problèmes est que, dans le monde moderne, les imbéciles sont certains comme des coqs tandis que les intelligents sont pleins de doutes", écrivait Bertrand Russell en 1933 dans son essai Le triomphe de la stupidité, en dénonçant la montée du nazisme. Ce constat s'explique par l'effet Dunning-Kruger : seule l'expertise permet d'évaluer les limites de ses propres connaissances. Ceux qui en savent le moins sur un sujet ont tendance à surestimer leurs compétences.

Lorsque les scientifiques s'expriment publiquement, ils insistent sur l'incertitude inhérente à leurs recherches. Pendant ce temps, d'autres imposent des affirmations catégoriques, souvent infondées.

Je ne divise pas l'humanité entre stupides et intelligents : chacun peut être impulsif ou réfléchi. Pourtant, l'observation de Russell reste d'actualité. Les scientifiques hésitent souvent à s'exprimer avec assurance, préférant souligner la nécessité de recherches supplémentaires. À l'inverse, des voix non qualifiées diffusent des contre-vérités avec une conviction absolue.

Produire de la désinformation est bien plus rapide que de la réfuter. L'informaticien italien Alberto Brandolini a formulé le "principe de l'asymétrie des conneries" sur Twitter, plateforme où les fausses informations se propagent à grande vitesse – comme l'a exploité Donald Trump durant sa campagne. En 2016, Oxford a élu "post-vérité" mot de l'année, marquant l'ère où les faits cèdent la place aux émotions.

Pourquoi les scientifiques manifestent-ils ? Exigeons des nuances face à la désinformation

Au lendemain de l'investiture de Trump, des manifestations ont rassemblé des opposants à Washington et dans d'autres villes américaines et européennes. Les revendications portaient sur les droits des femmes, l'égalité pour tous – indépendamment de l'orientation, la religion ou l'origine – sous le slogan "Construire des ponts, pas des murs".

Les scientifiques s'inquiètent particulièrement de la politique climatosceptique de Trump, qui ignore les preuves du changement climatique. Ils ripostent par la Marche pour la Science le 22 avril, avec des événements à Bruxelles et Amsterdam.

Les opinions divergent : certains estiment que la science doit rester apolitique, d'autres que les chercheurs sont restés trop silencieux. Les nuances sont au cœur de la science, rendant les slogans inhabituels pour eux. Pourtant, cette mobilisation pourrait être le signal le plus fort : si les scientifiques descendent dans la rue, c'est que l'alarme est sérieuse.

La science ne peut être totalement détachée du politique ; elle mérite d'être protégée des ingérences.

Aucune recherche n'est isolée du contexte sociopolitique. L'enjeu est de la rendre aussi indépendante que possible des intérêts partisans, en quête de vérité. Toute ingérence politique sur les sujets de recherche ou de communication est inacceptable. La science libre est essentielle pour comprendre le monde et fonder des décisions éclairées. Une politique sans faits est non seulement dangereuse, mais stupide.

Face à un président américain indifférent aux faits, l'Europe doit agir. La science repose sur la curiosité, la pensée critique et l'empirisme. Les slogans ne remplacent pas l'action quotidienne en recherche, éducation et communication scientifique. Cette marche appelle à un soutien continu et signale notre vigilance face aux coupes budgétaires.

Les grandes manifestations me rebutent, mais comme l'a dit Carrie Fisher : "N'ayez pas peur, mais faites-le quand même". Malgré mon appréhension, je manifesterai. Et vous, serez-vous des nôtres ?

Pourquoi les scientifiques manifestent-ils ? Exigeons des nuances face à la désinformation
[]