Seuls les masques buccaux et les combinaisons de protection jaunes ne suffisent pas à combattre le virus Ebola, si l'on ignore ce que les patients entendent par « être malade », leurs attentes en matière de soins et les acteurs clés impliqués. C'est l'avis de l'expert africain Stefaan Anrys.

La sensibilité culturelle est essentielle pour une lutte efficace contre l'épidémie d'Ebola. C'est pourquoi les anthropologues, qui étudient la vie sociale et culturelle des sociétés via un travail de terrain participatif, jouent un rôle crucial.
Il est impossible d'embarquer de force les patients Ebola dans un véhicule, tandis que leur maison est désinfectée publiquement par des agents masqués en tenue jaune ou bleue.
Médecins Sans Frontières (MSF) l'a bien compris. En Guinée, à Guéckédou, le Belge Jesse Verschuere et l'Italienne Maria Cristina Manca, aidés d'une équipe locale, ont servi de lien entre patients et soignants.
« Des erreurs ont été commises au début de l'épidémie, mais en tant qu'anthropologues, nous avons aidé à corriger le tir, explique Verschuere. Désormais, les familles peuvent visiter les patients, et quiconque le souhaite, avec protection, accède aux centres de santé. Pas de secrets, pour éviter les rumeurs. »
Un pionnier critique MSF et l'OMS
Barry Hewlett, premier anthropologue déployé par l'OMS lors d'une épidémie d'Ebola, confirme cette utilité. Les victimes meurent par grappes, dévastant les communautés.
Selon Hewlett, les anthropologues, en tant que médiateurs, sont sous-utilisés. MSF manque de personnel permanent dédié, et l'OMS publie des recommandations théoriques sans les appliquer pleinement.

Les Africains, naïfs en fuite ?
Attribuer toute résistance locale à des différences « culturelles » est risqué. Il faut comprendre pourquoi certains associent Ebola à la sorcellerie, vers qui ils se tournent en cas de crise, et comment contrer la stigmatisation des familles et villages.
La culture est un concept complexe. Les reportages dépeignant des Africains « naïfs » fuyant les soignants ou consultant des sorciers lui donnent vite une connotation péjorative.
L'approche occidentale semble urgente et rationnelle, tandis que les réactions locales paraissent irrationnelles, motivées par une « culture traditionnelle » arriérée face à la science « moderne ». On oublie que notre vision biomédicale est aussi culturelle, et que la résistance a une dimension politique.
Ebola, poison des Blancs ?
Comme le note Susan Shepler, professeure en sciences sociales, les populations d'Afrique de l'Ouest ont perdu confiance en des gouvernements perçus comme vampiriques.
Cette méfiance alimente des rumeurs : gouvernements infectant délibérément pour attirer des fonds, ou Blancs empoisonnant pour voler des organes.

Les crises révèlent héros et plaies du passé. Les citoyens se rappellent les abus gouvernementaux et doutent des bonnes intentions. Les aides sont souvent détournées, tandis que certains profitent de l'afflux d'argent ou propagent faux remèdes.
Ebola : insoluble par quarantaine seule
Qui blâmerait la méfiance populaire face à une autorité imposant des restrictions sans dialogue ? Le civisme requiert un contrat social équitable, rompu depuis longtemps.
Les infirmières locales désertent faute d'équipements, de salaires ou épuisées par la surcharge.
En résumé, Ebola est aussi politique : aucune quarantaine, même tactique, ne la résoudra seule.
