Deux ans après sa victoire à Waterloo, le duc de Wellington dévoile une statue de Napoléon nu. Provocation perverse ou hommage mérité à son plus grand adversaire ?
Il y a 200 ans, le 18 juin 1815, l'armée britannique commandée par le premier duc de Wellington triomphait de Napoléon Bonaparte à la bataille de Waterloo. Deux ans plus tard, l'« Iron Duke » anglais inaugurait une statue colossale en marbre de son rival, exposée dans l'escalier de sa somptueuse résidence londonienne. Une statue de Napoléon... entièrement nu. Provocation perverse ou hommage sincère ?
En 1802, Napoléon Bonaparte est à l'apogée de sa gloire. Nommé Premier Consul à pouvoirs dictatoriaux, il règne en maître absolu sur la France. Deux ans plus tard, le Second Consulat cède la place à l'Empire, et Bonaparte est couronné empereur sous le nom de Napoléon Ier.
À cette époque, l'Italien Antonio Canova, né près de Trévise, est le sculpteur le plus prestigieux d'Europe. Maître du néoclassicisme, il s'inspire de l'idéal grec antique, privilégiant la pureté des lignes aux excès baroques. À 24 ans, il s'installe à Rome sous la protection de l'ambassadeur vénitien Girolamo Zulian, qui lui commande des chefs-d'œuvre comme Les Trois Grâces et Amour et Psyché.
Pour Canova, la nudité représente « l'état inégalé de la perfection physique et de la sublimité esthétique ».
La renommée de Canova rayonne bientôt dans toute l'Europe, de l'Angleterre aux cours tsaristes de Saint-Pétersbourg, en passant par le Vatican. Lorsque les Français conquièrent Rome en 1798, il se retire temporairement à Possagno pour se consacrer à la peinture, mais reprend vite la sculpture à Rome.
Une relation conflictuelle
C'est alors qu'il reçoit la commande du Premier Consul : une statue en marbre grandeur nature. Canova hésite. Il déteste les révolutionnaires français, accusés d'avoir pillé Venise en 1797 et dérobé d'innombrables antiquités italiennes. Napoléon, au contraire, admire Canova, fasciné par Amour et Psyché dans la collection de son beau-frère Joachim Murat.
Dès l'été 1797, Bonaparte assure à Canova le versement de sa pension vénitienne. Débute ainsi une relation tumultueuse : Napoléon inonde l'artiste de commandes, tandis que le « francophobe » Canova rechigne, réticent face au jugement esthétique de l'autocrate et indigné par l'exil de ses amies Madame de Staël et Juliette Récamier.
Via son ambassadeur à Rome, François Cacault, Napoléon somme Canova de venir à Paris. L'artiste multiplie les excuses – santé fragile, mauvais temps, routes impraticables. Le pape Pie VII intervient finalement, et Canova cède. Il arrive à Paris en octobre 1802.
La première rencontre est tendue. « Vous avez l'air bien portant pour un homme si malade », raille Napoléon. Canova critique vertement la conquête de Venise et le pillage culturel français, mais mesure ses mots face au dictateur.
À Paris, Canova modèle un buste en argile idéalisé de Napoléon, base de futures statues et répliques. De retour à Rome, il reçoit 120 000 francs pour deux œuvres monumentales : un Napoléon debout et un à cheval, inspiré de Marc Aurèle.
L'innocence de la nudité
Napoléon exige son uniforme de général, mais Canova s'y oppose. Pour lui, l'art est historique et mythologique. Il veut dépeindre l'empereur en Mars pacificateur, dieu de la guerre déposant les armes – et nu, à l'image des héros hellénistiques.
Une partie du Louvre fut restaurée avec l'argent britannique payé pour la statue de Napoléon nu.
Canova voit dans la nudité un gage d'héroïsme et de semi-divinité, transcendant la propagande politique. Napoléon résiste, mais ses conseillers, Ennio Quirino Visconti et Dominique Vivant Denon, le convainquent : la nudité assurera l'éternité de l'œuvre, indépendante des modes vestimentaires.
Corps glorieux
De 1803 à 1806, Canova sculpte à Rome. La statue n'arrive à Paris qu'en 1811. Napoléon, obsédé par son image, craint le ridicule face à ce corps héroïque contrastant avec sa propre silhouette empâtée. Il ordonne son retrait en pleine nuit, expédié via Ostie sous escorte secrète, prêt à être jeté à la mer en cas d'attaque anglaise.
À Paris, Denon la dissimule. Napoléon l'inspecte trois mois plus tard et la rejette : « Jamais exposée ! »
Anglophile convaincu
Après Waterloo, la statue tombe aux mains des Anglais. Canova, admirateur des Britanniques – promoteurs du néoclassicisme contre le baroque –, avait noué des liens forts avec eux, sculptant pour des mécènes comme John Campbell ou un monument pour Nelson.
En 1815, Canova négocie à Paris le rapatriement des œuvres volées par Napoléon. Soutenu par le prince régent et Wellington, il triomphe malgré les sabotages de Denon.
L'idée que la statue tombe aux mains des Anglais hantait les cauchemars de Napoléon.
Packeur papal
Denon entrave tout : inventaires falsifiés, ouvriers refusés, foules hostiles. Seule la moitié des œuvres pontificales rentre en Italie.
Vendue à l'ennemi
En 1814, Wellington découvre la statue au musée royal. Fan de Canova, il la veut. Le gouvernement britannique l'achète en 1816 à Louis XVIII, puis l'offre au duc, qui l'installe à Apsley House.
Feuille de figuier
Loin d'une humiliation, ce geste reflète l'admiration britannique pour Napoléon. Wellington le tenait pour le plus grand stratège de tous les temps. Des copies en bronze existent encore, dont une à la Pinacothèque de Brera à Milan.
Cet article a déjà été publié dans Eos Memo, n°13, 2015.